Poésies nouvelles, 1852
A. Ninon
Si je vous te disais‖ pourtant que je vous aime,Qui sait, brune aux yeux bleus,‖ ce que vous en diriez ?L'amour, vous le savez,‖ cause une peine extrême ;C'est un mal sans pitié‖ que vous plaignez vous-même ;Peut-être cependant‖ que vous m'en puniriez.
Si je vous le disais,‖ que six mois de silenceCachent de longs tourments‖ et des vœux insensés,Sinon, vous êtes fine,‖ et votre insoucianceSe plaît, comme une fée,‖ à deviner d'avance.Vous me répondriez‖ peut-être : Je le sais.
Si je vous le disais,‖ qu'une douce folieA fait de moi votre ombre,‖ et m'attache à vos pas,Un petit air de doute‖ et de mélancolie,Vous le savez, Ninon,‖ vous rend bien plus jolie ;Peut-être diriez-vous‖ que vous n'y croyez pas.
Si je vous le disais,‖ que j'emporte dans l'âmeJusques aux moindres mots‖ de nos propos du soir.Un regard offensé,‖ vous le savez, madame,Change deux yeux d'azur‖ en deux éclairs de flamme ;Vous me défendriez‖ peut-être de vous voir.
Si je vous le disais,‖ que chaque nuit je veille,Que chaque jour je pleure‖ et je prie à genoux,Ninon, quand vous riez,‖ vous savez qu'une abeillePrendrait pour une fleur‖ votre bouche vermeille ;Si je vous le disais,‖ peut-être en ririez-vous.
Mais vous n'en saurez rien.‖ — Je viens, sans en rien direM'asseoir sous votre lampe‖ et causer avec vous ;Votre voix, je l'entends,‖ votre air, je le respire ;Et vous pouvez douter,‖ deviner et sourire,Vos yeux ne verront pas‖ de quoi m'être moins doux.
Je récolte en secret‖ des Heurs mystérieuses ;Le soir, derrière vous,‖ j'écoute-au pianoChanter sur le clavier‖ vos mains harmonieuses,Et, dans les tourbillons‖ de nos valses joyeuses,Je vous sens, dans mes bras,‖ plier comme un roseau.
La nuit, quand de si loin‖ le monde nous sépare,Quand je rentre chez moi‖ pour tirer mes verrous,De mille souvenirs‖ en jaloux je m'empare ;El là, seul devant Dieu,‖ plein d'une joie avare,J'ouvre, comme un trésor,‖ mon cœur tout plein de vous.
J'aime, et je sais répondre‖ avec indifférence ;J'aime, et rien ne le dit ;‖ j'aime, et seul je le sais ;El mon secret m'est cher,‖ et chère ma souffrance ;Et j'ai fait le serment‖ d'aimer sans espérance,Mais non pas sans bonheur ;‖ — je vous vois, c'est assez.
Non, je n'étais pas né‖ pour ce bonheur suprême,De mourir dans vos bras‖ et de vivre à vos pieds.Tout me le prouve, hélas !‖ jusqu'à ma douleur même…Si je vous le disais‖ pourtant que je vous aime,Qui sait, brune aux yeux bleus,‖ ce que vous en diriez ?
1837.
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a aime / extrême / vous-même féminine, classiqueb diriez / puniriez masculine, classiquea silence / insouciance / d'avance féminine, classiqueb insensés / sais masculine, classiquea folie / mélancolie / jolie féminine, classiqueb pas masculine, classiquea l'âme / madame / flamme féminine, équivalenteb soir / voir masculine, classiquea veille / abeille / vermeille féminine, classiqueb genoux / ririez-vous masculine, classiquea dire / respire / sourire féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquea mystérieuses / harmonieuses / joyeuses féminine, classiqueb piano / roseau masculine, classiquea sépare / m'empare / avare féminine, classiqueb verrous / vous masculine, classiquea indifférence / souffrance / espérance féminine, classiquec assez / pieds / diriez masculine, classiquea suprême / même / aime féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
50 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources