Poésies nouvelles, 1852
Conseils a une parisienne
Oui, si j'étais femme,‖ aimable et jolie,Je voudrais, Julie,Faire comme vous ;Sans peur ni pitié,‖ sans choix ni mystère,A toute la terreFaire les yeux doux.
Je voudrais n'avoir‖ de soucis au mondeQue ma taille ronde,Mes chiffons chéris,El de pied en cap‖ être la poupéeLa mieux équipéeDe Rome à Paris.
Je voudrais garder‖ pour toute scienceCelle insoucianceQui vous va si bien ;Joindre, comme vous,‖ à l'étourderie,Cette rêverieQui ne pense à rien.
Je voudrais pour moi‖ qu'il fût toujours fête,Et tourner la têteAux plus orgueilleux ;Être en même temps‖ de glace et de flamme,La haine dans l'âme,L'amour dans les yeux.
Je délesterais,‖ avant toute chose,Ces vieux teints de roseQui font peur à voir.Je rayonnerais,‖ sous ma tresse brune,Comme un clair de luneEn capuchon noir.
Car c'est si charmant,‖ et c'est si commode,Ce masque à la mode,Cet air de langueur !Ah ! que la pâleur‖ est d'un bel usage !Jamais le visageN'est trop loin du cœur.
Je voudrais encore‖ avoir vos caprices,Vos soupirs novices,Vos regards savants.Je voudrais enfin,‖ tant mon cœur vous aime,Être en tout vous-même…Pour deux ou trois ans.
Il est un seul point,‖ je vous le confesse,Où votre sagesseMe semble en défaut.Vous n'osez pas être‖ assez inhumaine.Votre orgueil vous gêne ;Pourtant il en faut.
Je ne voudrais pas,‖ à la contredanse,Sans quelque prudenceLivrer mon bras nu ;Puis, au cotillon,‖ laisser ma main blancheTraîner sur la mancheDu premier venu.
Si mon fin corset,‖ si souple et si juste,D'un bras trop robusteSe sentait serré,J'aurais, je l'avoue,‖ une peur mortelleQu'un bout de dentelleN'en fût déchiré.
Chacun, en valsant,‖ vient sur votre épauleRéciter son rôleD'amoureux transi ;Ma beauté, du moins,‖ sinon ma pensée,Serait offenséeD'être aimée ainsi.
Je ne voudrais pas,‖ si j'étais Julie,N'être que jolieAvec ma beauté.Jusqu'au bout des doigts‖ je serais duchesse.Comme ma richesse,J'aurais ma fierté.
Voyez-vous, ma chère,‖ au siècle où nous sommes,La plupart des hommesSont très-inconstants.Sur deux amoureux‖ pleins d'un zèle extrême,La moitié vous aimePour passer le temps.
Quand on est coquette,‖ il faut être sage.L'oiseau de passageQui vole à plein cœur,Ne dort pas en l'air‖ comme une hirondelle,Et peut, d'un coup d'aile,Briser une fleur.
Décembre 1845.
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Pentasyllabes et décasyllabes (56 de 5, 28 de 10)· profil 5, 5+5
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a jolie / Julie féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquec mystère / terre féminine, classiquea monde / ronde féminine, classiqueb chéris / Paris masculine, classiquec poupée / équipée féminine, classiquea science / insouciance féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec l'étourderie / rêverie féminine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb orgueilleux / yeux masculine, classiquec flamme / l'âme féminine, classiquea chose / rose féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquec brune / lune féminine, classiquea commode / mode féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquec usage / visage féminine, classiquea caprices / novices féminine, classiqueb savants / ans masculine, classiquec aime / vous-même féminine, classiquea confesse / sagesse féminine, classiqueb défaut / faut masculine, classiquec inhumaine / gêne féminine, classiquea contredanse / prudence féminine, classiqueb nu / venu masculine, classiquec blanche / manche féminine, classiquea juste / robuste féminine, classiqueb serré / déchiré masculine, classiquec mortelle / dentelle féminine, classiquea épaule / rôle féminine, classiqueb transi / ainsi masculine, classiquec pensée / offensée féminine, classiquea Julie / jolie féminine, classiqueb beauté / fierté masculine, classiquec duchesse / richesse féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb très-inconstants / temps masculine, classiquec extrême / aime féminine, classiquea sage / passage féminine, classiqueb cœur / fleur masculine, classiquec hirondelle / d'aile féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources