Poésies nouvelles, 1852
A mon frère, revenant d’Italie
Ainsi, mon cher, tu t'en reviensDu pays dont je me souviensComme d'un rêve,De ces beaux lieux où l'orangerNaquit pour nous dédommagerDu péché d'Ève.
Tu l'as vu, ce ciel enchantéQui montre avec tant de clartéLe grand mystère ;Si pur, qu'un soupir monte à DieuPlus librement qu'en aucun lieuQui soit sur terre.
Tu les as vus, les vieux manoirsDe cette ville aux palais noirsQui fui Florence,Plus ennuyeuse que MilanOù, du moins, quatre ou cinq fois l'an.Cerrito danse.
Tu l'as vue, assise dans l'eau,Portant gaîment son mezzaro,La belle Gènes,Le visage peint, l'œil brillant,Qui babille et joue en riantAvec ses chaînes.
Tu l'as vu, cet antique port,Où, dans son grand langage mort,Le flot murmure,Où Stendhal, cet esprit charmant,Remplissait si dévotementSa sinécure.
Tu l'as vu, ce fantôme altierQui jadis eut le monde entierSous son empire.César dans sa pourpre est tombé ;Dans un petit manteau d'abbéSa veuve expire.
Tu t'es bercé sur ce flot purOù Naple enchâsse dans l'azurSa mosaïque ;Oreiller des lazzaroniOù sont nés le macaroniEt la musique.
Qu'il soit rusé, simple ou moqueur,N'est-ce pas qu'il nous laisse au cœurUn charme étrange,Ce peuple ami de la gaîtéQui donnerait gloire et beautéPour une orange ?
Catane et Palerme l'ont plu.Je n'en dis rien ; nous t'avons lu.Mais on t'accuseD'avoir parlé bien tendrement,Moins en voyageur qu'en amant,De Syracuse.
Ils sont beaux, quand il fait beau tempsCes yeux presque mahométansDe la Sicile ;Leur regard tranquille est ardent,Et bien dire en y répondantN'est pas facile.
Ils sont doux, surtout quand le soirPasse dans son domino noirLa toppatelle.On peut l'aborder sans danger,Et dire : « Je suis étranger,» Vous êtes belle. »
Ischia ! C'est là qu'on a des yeux,C'est là qu'un corsage amoureuxSerre la hanche.Sur un bas rouge bien tiréBrille, sous le jupon doré,La mule blanche.
Pauvre Ischia ! bien des gens n'ont vuTes jeunes filles que pied nuDans la poussière.On les endimanche à prix d'or ;Mais ton pur soleil brille encorSur leur misère.
Quoi qu'il en soit, il est certainQue l'on ne parle pas latinDans les Abruzzes,Et que jamais un postillonN'y sera l'enfant d'ApollonNi des neuf Muses.
Il est bizarre, assurément,Que Minturnes soit justementPrès de Capoue.Là tombèrent deux demi-dieux,Tout barbouillés, l'un de vin vieux,L'autre de boue.
Les brigands t'ont-ils arrêtéSur le chemin tant redoutéDe Terracine ?Les as-tu vus dans les roseauxOù le buffle aux larges naseauxDort et rumine ?
Hélas ! hélas ! lu n'as rien vu.Oh (comme on dit) ! temps dépourvuDe poésie !Ces grands chemins sûrs nuit et jourSont ennuyeux comme un amourSans jalousie.
Si tu l'es un peu détourné,Tu t'es à coup sûr promenéPrès de Ravenne,Dans ce triste et charmant séjourOù Byron noya dans l'amourToute sa haine.
C'est un pauvre petit cocherQui m'a mené sans accrocherJusqu'à Ferrare.Je désire qu'il t'ait conduit.Il n'eut pas peur, bien qu'il fit nuit ;Le cas est rare.
Padoue est un fort bel endroit,Où de très-grands docteurs en droitOnt fait merveille.Mais j'aime mieux la polentaQu'on mange aux bords de la BrentaSous une treille.
Sans doute tu l'as vue aussi,Vivante encore, Dieu merci,Malgré nos armes,La pauvre vieille du Lido,Nageant dans une goutte d'eauPleine de larmes.
Toits superbes ! froids monuments !Linceul d'or sur des ossements !Ci-gît Venise.Là mon pauvre cœur est resté.S'il doit m'en être rapporté,Dieu le conduise !
Mon pauvre cœur, l'as-tu trouvé,Sur le chemin, sous un pavé,Au fond d'un verre ?Ou dans ce grand palais NaniDont tant de soleils ont jauniLa noble pierre ?
L'as-tu vu sur les fleurs des prés,Ou sur les raisins empourprésD'une tonnelle ?Ou dans quelque frêle bateauGlissant à l'ombre et fendant l'eauA tire-d'aile ?
L'as-tu trouvé tout en lambeauxSur la rive où sont les tombeaux ?Il y doit être.Je ne sais qui l'y cherchera,Mais je crois bien qu'on ne pourraL'y reconnaître.
Il était gai, jeune et hardi.Il se jetait en étourdiA l'aventure.Librement il respirait l'air,Et parfois il se montrait fierD'une blessure.
Il fut crédule, étant loyal,Se défendant de croire au malComme d'un crime.Puis tout à coup il s'est fonduAinsi qu'un glacier suspenduSur un abîme…
Mais de quoi vais-je ici parler ?Que ferais-je à me désoler,Quand toi, cher frère,Ces lieux où j'ai failli mourir,Tu t'en viens de les parcourirPour le distraire ?
Tu rentres tranquille et content ;Tu tailles ta plume en chantantUne romance.Tu rapportes dans notre nidCet espoir qui toujours finitEt recommence.
Le retour fait aimer l'adieu ;Nous nous asseyons près du feu,Et tu nous contesTout ce que ton esprit a vu,Plaisirs, dangers, et l'imprévu,Et les mécomptes.
Et tout cela sans te fâcher,Sans te plaindre, sans y toucherQue pour en rire ;Tu sais rendre grâce au bonheur,Et lu te railles du malheurSans en médire.
Ami, ne t'en va plus si loin.D'un peu d'aide j'ai grand besoin,Quoi qu'il m'advienne.Je ne sais où va mon chemin,Mais je marche mieux quand ma mainSerre la tienne.
Mars 1844.
Versification
- Forme
- 32 sizains (sizains)
- Rimes
- 31(aabccb) 1(aabaab)
- Mètre
- Octosyllabes et tétrasyllabes (128 de 8, 64 de 4)· profil 4, 8
- Strophes
- 32 sizains
- Mots à la rime
- a reviens / souviens masculine, classiqueb rêve / d'Ève féminine, classiquec l'oranger / dédommager masculine, classiquea enchanté / clarté masculine, classiqueb mystère / terre féminine, classiquec Dieu / lieu masculine, classiquea manoirs / noirs masculine, classiqueb Florence / danse féminine, classiquec Milan / l'an masculine, classiquea l'eau / mezzaro masculine, classiqueb Gènes / chaînes féminine, classiquec brillant / riant masculine, classiquea port / mort masculine, classiqueb murmure / sinécure féminine, classiquec charmant / dévotement masculine, classiquea altier / entier masculine, classiqueb empire / expire féminine, classiquec tombé / d'abbé masculine, classiquea pur / l'azur masculine, classiqueb mosaïque / musique féminine, classiquec lazzaroni / macaroni masculine, classiquea moqueur / cœur masculine, classiqueb étrange / orange féminine, classiquec gaîté / beauté masculine, classiquea plu / lu masculine, classiqueb t'accuse / Syracuse féminine, classiquec tendrement / amant masculine, classiquea temps / mahométans masculine, classiqueb Sicile / facile féminine, classiquec ardent / répondant masculine, classiquea soir / noir masculine, classiqueb toppatelle / belle féminine, classiquec danger / étranger masculine, classiquea yeux / amoureux masculine, classiqueb hanche / blanche féminine, classiquec tiré / doré masculine, classiquea vu / nu masculine, classiqueb poussière / misère féminine, classiquec d'or / encor masculine, classiquea certain / latin masculine, classiqueb Abruzzes / Muses féminine, classiquec postillon / d'Apollon masculine, classiquea assurément / justement masculine, classiqueb Capoue / boue féminine, classiquec demi-dieux / vieux masculine, classiquea arrêté / redouté masculine, classiqueb Terracine / rumine féminine, classiquec roseaux / naseaux masculine, classiquea vu / dépourvu masculine, classiqueb poésie / jalousie féminine, classiquec jour / amour masculine, classiquea détourné / promené masculine, classiqueb Ravenne / haine féminine, classiquec séjour / l'amour masculine, classiquea cocher / accrocher masculine, classiqueb Ferrare / rare féminine, classiquec conduit / nuit masculine, classiquea endroit / droit masculine, classiqueb merveille / treille féminine, classiquec polenta / Brenta masculine, classiquea aussi / merci masculine, classiqueb armes / larmes féminine, classiquec Lido / d'eau masculine, classiquea monuments / ossements masculine, classiqueb Venise / conduise féminine, classiquec resté / rapporté masculine, classiquea trouvé / pavé masculine, classiqueb verre / pierre féminine, classiquec Nani / jauni masculine, classiquea prés / empourprés masculine, classiqueb tonnelle / tire-d'aile féminine, classiquec bateau / l'eau masculine, classiquea lambeaux / tombeaux masculine, classiqueb être / reconnaître féminine, classiquec cherchera / pourra masculine, classiquea hardi / étourdi masculine, classiqueb l'aventure / blessure féminine, classiquec l'air / fier masculine, classiquea loyal / mal masculine, classiqueb crime / abîme féminine, classiquec fondu / suspendu masculine, classiquea parler / désoler masculine, classiqueb frère / distraire féminine, classiquec mourir / parcourir masculine, classiquea content / chantant masculine, classiqueb romance / recommence féminine, classiquec nid / finit masculine, classiquea l'adieu / feu masculine, classiqueb contes / mécomptes féminine, classiquec vu / l'imprévu masculine, classiquea fâcher / toucher masculine, classiqueb rire / médire féminine, classiquec bonheur / malheur masculine, classiquea loin / besoin masculine, classiqueb m'advienne / tienne féminine, classiquec chemin / main masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
192 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources