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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852

Le mie Prigioni

Alfred de Musset· 37 quatrains, tétrasyllabes et octosyllabes, 148 vers

On dit : « Triste comme la porte» D'une prison, » —Et je crois, le diable m'emporte,Qu'on a raison.

D'abord, pour ce qui me regarde,Mon sentimentEst qu'il vaut mieux monter sa garde,Décidément.

Je suis, depuis une semaine,Dans un cachot,Et je m'aperçois avec peineQu'il fait très-chaud.

Je vais bouder à la fenêtre,Tout en fumant ;Le soleil commence à paraîtreTout doucement.

C'est une belle perspective,De grand matin,Que des gens qui font la lessiveDans le lointain.

Pour se distraire, si l'on bâille,On aperçoitD'abord une longue muraille,Puis un long toit.

Ceux à qui ce séjour tranquilleEst inconnuIgnorent l'effet d'une tuileSur un mur nu.

Je n'aurais jamais cru moi-même,Sans l'avoir vu,Ce que ce spectacle suprêmeA d'imprévu.

Pourtant les rayons de l'automneJettent encorSur ce toit plat et monotoneUn réseau d'or.

Et ces cachots n'ont rien de triste,Il s'en faut bien ;Peintre ou poëte, chaque artisteY met du sien.

De dessins, de caricatures,Ils sont couverts.Çà et là quelques écrituresSemblent des vers.

Chacun tire une rêverieDe son bonnet :Celui-ci, la Vierge Marie ;L'autre, un sonnet.

Là, c'est Madeleine en peinture,Pieds nus, qui lit ;Vénus rit sous la couverture.Au pied du lit.

Plus loin, c'est la Foi, l'Espérance,La Charité,Grands croquis faits à toute outrance,Non sans beauté.

Une Andalouse assez gaillarde,Au cou mignon,Est dans un coin qui vous regardeD'un air grognon.

Celui qui fit, je le présume,Ce médaillon,Avait un gentil brin de plumeA son crayon .

Le Christ regarde Louis-PhilippeD'un air surpris ;Un bonhomme fume sa pipeSur le lambris.

Ensuite vient un paysageTrès-compliqué,Où l'on voit qu'un monsieur très-sageS'est appliqué.

Dirai-je quelles odalisquesLes peintres font,A leurs très-grands périls et risques,Jusqu'au plafond ?

Toutes ces lettres effacéesParlent pourtant ;Elles ont vécu, ces pensées,Fût-ce un instant.

Que de gens, captifs pour une heure,Tristes ou non,Ont à cette pauvre demeureLaissé leur nom !

Sur ce vieux lit où je rimailleCes vers perdus ;Sur ce traversin où je bâilleA bras tendus,

Combien d'autres ont mis leur tête,Combien ont misUn pauvre corps, un cœur honnêteEt sans amis !

Qu'est-ce donc ? en rêvant à videContre un barreau,Je sens quelque chose d'humideSur le carreau.

Que veut donc dire celte larmeQui tombe ainsi,Et coule de mes yeux sans charmeEt sans souci ?

Est-ce que j'aime ma maîtresse ?Non, par ma foi !Son veuvage ne l'intéressePas plus que moi.

Est-ce que je vais faire un drame ?Par tous les dieux !Chanson pour chanson, une femmeVaut encor mieux.

Sentirais-je quelque ingénueVelléitéD'aimer cette belle inconnue,La Liberté ?

On dit, lorsque ce grand fantômeEst verrouillé,Qu'il a l'air triste comme un tomeDépareillé.

Est-ce que j'aurais quelque dette ?Mais, Dieu merci !Je suis en lieu sûr ; on n'arrêtePersonne ici.

Cependant cette larme coule,Et je la voisQui brille en tremblant, et qui rouleEntre mes doigts.

Elle a raison, elle veut dire :Pauvre petit,A ton insu ton cœur respireEt t'avertit

Que le peu de sang qui l'animeEst ton seul bien,Que tout le reste est pour la rimeEt ne dit rien.

Mais nul être n'est solitaire,Même en pensant,Et Dieu n'a pas fait pour le plaireCe peu de sang.

Lorsque tu railles la misèreD'un air moqueur,Tes amis, ta sœur et la mèreSont dans ton cœur.

Cette pâle et faible étincelleQui vil en toi,Elle marche, elle est immortelle,Et suit sa loi.

Pour la transmettre, il faut soi-mêmeLa recevoir,Et l'on songe à tout ce qu'on aime,Sans le savoir.

20 septembre 1842.

Versification

Forme
37 quatrains (quatrains)
Rimes
37(abab)
Mètre
Tétrasyllabes et octosyllabes (74 de 4, 74 de 8)· profil 4, 8
Strophes
37 quatrains
Mots à la rime
a porte / m'emporte féminine, classiqueb prison / raison masculine, classiquea regarde / garde féminine, classiqueb sentiment / Décidément masculine, classiquea semaine / peine féminine, classiqueb cachot / très-chaud masculine, classiquea fenêtre / paraître féminine, classiqueb fumant / doucement masculine, classiquea perspective / lessive féminine, classiqueb matin / lointain masculine, classiquea bâille / muraille féminine, classiqueb aperçoit / toit masculine, classiquea tranquille / tuile féminine, classiqueb inconnu / nu masculine, classiquea moi-même / suprême féminine, classiqueb vu / d'imprévu masculine, classiquea l'automne / monotone féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquea triste / artiste féminine, classiqueb bien / sien masculine, classiquea caricatures / écritures féminine, classiqueb couverts / vers masculine, classiquea rêverie / Marie féminine, classiqueb bonnet / sonnet masculine, classiquea peinture / couverture féminine, classiqueb lit masculine, classiquea l'Espérance / outrance féminine, classiqueb Charité / beauté masculine, classiquea gaillarde / regarde féminine, classiqueb mignon / grognon masculine, classiquea présume / plume féminine, classiqueb médaillon / crayon masculine, classiquea Louis-Philippe / pipe féminine, classiqueb surpris / lambris masculine, classiquea paysage / très-sage féminine, classiqueb Très-compliqué / appliqué masculine, classiquea odalisques / risques féminine, classiqueb font / plafond masculine, classiquea effacées / pensées féminine, classiqueb pourtant / instant masculine, classiquea heure / demeure féminine, classiqueb non / nom masculine, classiquea rimaille / bâille féminine, classiqueb perdus / tendus masculine, classiquea tête / honnête féminine, classiqueb mis / amis masculine, classiquea vide / d'humide féminine, classiqueb barreau / carreau masculine, classiquea larme / charme féminine, classiqueb ainsi / souci masculine, classiquea maîtresse / l'intéresse féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea drame / femme féminine, classiqueb dieux / mieux masculine, classiquea ingénue / inconnue féminine, classiqueb Velléité / Liberté masculine, classiquea fantôme / tome féminine, classiqueb verrouillé / Dépareillé masculine, équivalentea dette / n'arrête féminine, classiqueb merci / ici masculine, classiquea coule / roule féminine, classiqueb vois / doigts masculine, classiquea dire / respire féminine, classiqueb petit / t'avertit masculine, classiquea l'anime / rime féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea solitaire / plaire féminine, classiqueb pensant / sang masculine, classiquea misère / mère féminine, non classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquea étincelle / immortelle féminine, classiqueb toi / loi masculine, classiquea soi-même / aime féminine, classiqueb recevoir / savoir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources