Poésies nouvelles, 1852
Sur la paresse
A M. B…
» Oui, j'écris rarement,‖ et me plais de le faire ;» Non pas que la paresse‖ en moi soit ordinaire,» Mais, sitôt que je prends‖ la plume à ce dessein,» Je crois prendre en galère‖ une rame à la main. »
Qui croyez-vous, mon cher,‖ qui parle de là sorte ?C'est Alfred, direz-vous,‖ ou le diable m'emporte !Non, ami. Plût à Dieu‖ que j'eusse dit si bien,El si net et si court,‖ pourquoi je ne dis rien !L'esprit mâle et hautain‖ dont la sobre penséeFut dans ces rudes vers‖ librement cadencée(Otez votre chapeau‖), c'est Mathurin Regnier,De l'immortel Molière‖ immortel devancier,Qui ploya notre langue,‖ et dans sa cire molleSut pétrir et dresser‖ la romaine hyperbole ;Premier maître jadis‖ sous lequel j'écrivis,Alors que du voisin‖ je prenais les avis,El qui me fut montré,‖ dans l'âge où tout s'ignore,Par de plus fiers que moi,‖ qui l'imitent encore ;Mais la cause était bonne,‖ et, quel qu'en soit l'effet,Quiconque m'a fait voir‖ celte route a bien fait.Or, je me demandais‖ hier dans la solitude :Ce cœur sans peur, sans gêne‖ et sans inquiétude,Qui vécut et mourut‖ dans un si brave ennui,S'il se taisait jadis,‖ qu'eût-il fait aujourd'hui ?Alors à mon esprit‖ se présentaient en hâteNos vices, nos travers,‖ et toute celle pâteDont il aurait su faire‖ un plat de son métierA nous désopiler‖ pendant un siècle entier :D'abord, le grand fléau‖ qui nous rend tous malades,Le seigneur Journalisme‖ et ses pantalonnades,Ce droit quotidien‖ qu'un sot a de bernerTrois ou quatre milliers‖ de sots, à déjeuner ;Le règne du papier,‖ l'abus de l'écriture,Qui d'un plat feuilleton‖ fait une dictature,Tonneau d'encre bourbeux‖ par Fréron défoncé,Dont, jusque sur le trône,‖ on est éclaboussé ;En second lieu, nos mœurs,‖ qui se croient plus sévères,Parce que nous cachons‖ et nous rinçons nos verres,Quand nous avons commis‖ dans quelque coin honteuxCes éternels péchés‖ dont pouffaient nos aïeux ;Puis, nos discours pompeux,‖ nos fleurs de bavardage,L'esprit européen‖ de nos coqs de village.Ce bel art si choisi‖ d'offenser poliment,Et de se souffleter‖ parlementairement ;Puis, nos livres morts-nés,‖ nos poussives chimères,Pâture des portiers ;‖ et ces pauvres commères,Qui, par besoin d'amants,‖ ou faute de maris,Font du moins leur besogne‖ en pondant leurs écrits ;Ensuite, un mal profond,‖ la Croyance envolée,La Prière inquiète,‖ errante et désolée,Et, pour qui joint les mains,‖ pour qui lève les yeux,Une croix en poussière‖ et le désert aux cieux ;Ensuite, un mal honteux,‖ le bruit de la monnaie,La jouissance brute‖ et qui croit être vraie,La mangeaille, le vin,‖ l'égoïsme hébété,Qui se berce en ronflant‖ dans sa brutalité ;Puis, un tyran moderne,‖ une peste nouvelle,La médiocrité,‖ qui ne comprend rien qu'elle,Qui, pour chauffer la cuve‖ où son fer fume et bout,Y jetterait le bronze‖ où César est debout,Instinct de la basoche,‖ odeur d'épicerie,Qui fait lever le cœur‖ à la mère-pairie,Capable, avec le temps,‖ de la déshonorer,Si sa fierté native‖ en pouvait s'altérer ;Ensuite, un tort léger,‖ tant il est ridicule,Et qui ne vaut pas même‖ un revers de férule,Les lamentations‖ des chercheurs d'avenir,Ceux qui disent : Ma sœur,‖ ne vois-tu rien venir ?Puis, un mal dangereux,‖ qui louche à tous les crimes,La sourde ambition‖ de ces tristes maximesQui ne sont même pas‖ de vieilles vérités,Et qu'on vient nous donner‖ comme des nouveautés ;Vieux galons de Rousseau,‖ défroque de Voltaire,Carmagnole en haillons‖ volée à Robespierre,Charmante garde-robe‖ où sont emmaillottésDu peuple souverain‖ les courtisans crottés ;Puis enfin, tout au bas,‖ la dernière de toutes,La lièvre de ces fous‖ qui s'en vont par les routesArracher la charrue‖ aux mains du laboureur,Dans l'atelier désert‖ corrompre le malheur,Au nom d'un Dieu de paix‖ qui nous prescrit l'aumôneTraîner au carrefour‖ le pauvre qui frissonne,D'un fer rouillé de sang‖ armer sa maigre main,Et se sauver dans l'ombre,‖ en poussant l'assassin.
Qu'aurait dit à cela‖ ce grand traîneur d'épée,Ce flâneur « qui prenait‖ les vers à la pipée ? »Si dans ce gouffre obscur‖ son regard eût plongé,Sous quel étrange aspect‖ l'eût-il envisagé ?Quelle affreuse tristesse‖ ou quel rire homériqueEût ouvert ou serré‖ ce cœur mélancolique ?Se fût-il contenté‖ de nous prendre en pitié,De consoler sa vie‖ avec quelque amitié,Et de laisser la foule‖ étourdir ses oreilles,Comme un berger qui dort‖ au milieu des abeilles ?Ou bien, le cœur ému‖ d'un mépris généreux,Aurait-il là-dessus‖ versé, comme un vin vieux,Ses hardis hiatus,‖ flot jailli du Parnasse,Où Despréaux mêla‖ sa tisane à la glace ?Certes, s'il eût parlé,‖ ses robustes gros motsAuraient de pied en cap‖ ébouriffé les sots ;Qu'il se fût abattu‖ sur une telle proie,L'ombre de Juvénal‖ en eût frémi de joie,Et sur ce noir torrent‖ qui mène tout à rienQuelques mots flotteraient,‖ dits pour les gens de bien.Franchise du vieux temps,‖ muse de la patrie,Où sont ta verte allure‖ et la sauvagerie ?Comme ils tressailleraient,‖ les paternels tombeaux,Si la voix douce et rude‖ en frappait lés échos !Comme elles tomberaient,‖ nos gloires mendiées,De patois étrangers‖ nos muses barbouillées,Devant toi qui puisas‖ (on immortalitéDans ta beauté féconde‖ et dans (a liberté !Avec quelle rougeur‖ et quel piteux visageNotre bégueulerie‖ entendrait ton langage,Toi qu'un juron gaulois‖ n'a jamais fait bouder,Et qui, ne craignant rien,‖ ne sais rien marchander !Quel régiment de fous,‖ que de marionnettes,Quel troupeau de mulets‖ dandinant leurs sonnettes,Quelle procession‖ de pantins désolés,Passeraient devant nous,‖ par ta voix appelés !Et quel plaisir de voir,‖ sans masque ni lisières,A travers le chaos‖ de nos folles misères,Courir en souriant‖ tes beaux vers ingénus,Tantôt légers, tantôt‖ boiteux, toujours pieds nus !Gaîté, génie heureux,‖ qui fut jadis le nôtre,Rire dont on riait‖ d'un bout du monde à l'autre,Esprit de nos aïeux,‖ qui te réjouissaisDans l'éternel bon sens,‖ lequel est né français,Fleurs de notre pays,‖ qu'êtes-vous devenues ?L'aigle s'est-il lassé‖ de planer dans les nues,El de tenir toujours‖ son regard arrêtéSur l'astre tout-puissant‖ d'où jaillit la clarté ?
Voilà donc, l'autre soir,‖ quelle était ma pensée,Et plus je m'y tenais‖ la cervelle enfoncée,Moins je m'imaginais‖ que le vieux MathurinEût montré, de ce temps,‖ ni gaîté ni chagrin.Hé quoi ! me direz-vous,‖ il nous eût laissés faire,Lui qu'un mauvais dîner‖ pouvait mettre en colère !Lui qui s'effarouchait,‖ grand enfant sans raison.D'une femme infidèle,‖ et d'une trahison !Lui qui se redressait‖ comme un serpent dans l'herbe,Pour une balourdise‖ échappée à Malherbe,Et qui poussa l'oubli‖ de tout respect humainJusqu'à daigner rosser‖ Berthelot de sa main !Oui, mou cher, ce même homme,‖ et par la raison mêmeQue son cœur débordant‖ poussait tout à l'extrême,Et qu'au moindre sujet‖ qui venait l'animer,Sachant si bien haïr,‖ il savait tant aimer.Il eût trouvé ce siècle‖ indigne de satire,Trop vain pour en pleurer,‖ trop triste pour en rire,Et, quel qu'en fût son rêve,‖ il l'eût voulu garder.Il n'est que trop facile,‖ à qui sait regarder,De comprendre pourquoi‖ tout est malade en France ;Le mal des gens d'esprit,‖ c'est leur indifférence,Celui des gens de cœur,‖ leur inutilité.Mais à quoi bon venir‖ prêcher la vérité,Et devant les badauds‖ étaler sa faconde,Pour répéter en vers‖ ce que dit tout le monde ?Sur notre état présent‖ qui s'abuse aujourd'hui ?Comme dit Figaro :‖ Qui trompe-t-on ici ?D'ailleurs, est-ce un plaisir‖ d'exprimer sa pensée ?L'hirondelle s'envole,‖ un goujat l'a blessée ;Elle tombe, palpite‖ et meurt, et le passantAperçoit par hasard‖ son pied taché de sang.Hélas ! pensée écrite,‖ hirondelle envolée !Dieu sait par quel chemin‖ elle s'en est allée,Et quelle main la tue‖ au sortir de son nid !Non, j'en suis convaincu,‖ Mathurin n'eût rien dit.
Ce n'est pas, en parlant,‖ qu'il en eût craint la suite ;Sa tête allait bon train,‖ son cœur encor plus vite,Et de lui dire non‖ à ce qu'il avait vu,Un journaliste même‖ eût été mal venu.Il n'eût pas craint non plus‖ que sa faveur trahieEût fait au cardinal‖ rayer son abbaye ;Des compliments de cour‖ et des canonicats,Si ce n'est pour l'argent,‖ il n'en fil pas grand cas.Encor moins eût-il craint‖ qu'on fût venu lui dire :Et vous, d'où venez-vous‖ pour faire une satire ?De quel droit parlez-vous,‖ n'ayant jamais rien faitQue d'aller chez Margot,‖ sortant du cabaret ?Car il eût répondu :‖ N'en soyez point en peine ;Plus que votre bon sens‖ ma déraison est saine ;Chancelant que je suis‖ de ce jus du caveau,Plus honnête est mon cœur,‖ et plus franc mon cerveauQue vos grands airs chantés‖ d'un ton de Jérémie.A la barbe du siècle‖ il eût aimé sa mie,Et qui l'eût abordé‖ n'aurait eu pour tout prixQue beaucoup de silence,‖ et qu'un peu de mépris.Ami, vous qui voyez‖ vivre, et qui savez comme,Vous dont l'habileté‖ fut d'être un honnête homme,A vous s'en vont ces vers,‖ au hasard ébauchés,Qui vaudraient encor moins‖ s'ils étaient plus cherchés.Mais vous me reprochez‖ sans cesse mon silence ;C'est vrai : l'ennui m'a pris‖ de penser en cadence,Et c'est pourquoi, lisant‖ ces vers d'un fainéantQui n'a fait que trois pas,‖ mais trois pas de géant,De vous les envoyer‖ il m'a pris fantaisie,Afin que vous sachiez‖ comment la poésieA vécu de tout temps,‖ et que les paresseuxOnt été quelquefois‖ des gens aimés des dieux.Après cela, mon cher,‖ je désire et j'espère(Pour finir à peu près‖ par un vers de Molière)Que vous vous guérirez‖ du soin que vous prenezDe me venir toujours‖ jeter ma lyre au nez.
Novembre 1842.
Versification
- Forme
- 5 distiquess (distiques)
- Rimes
- 102((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 distiquess
- Mots à la rime
- a faire / ordinaire féminine, classiqueb dessein / main masculine, classiquea sorte / m'emporte féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec pensée / cadencée féminine, classiqued Regnier / devancier masculine, classiquee molle / hyperbole féminine, classiquef j'écrivis / avis masculine, classiqueg s'ignore / encore féminine, classiqueh l'effet / fait masculine, classiquei solitude / inquiétude féminine, classiquej ennui / aujourd'hui masculine, classiquek hâte / pâte féminine, classiquel métier / entier masculine, classiquem malades / pantalonnades féminine, classiquen berner / déjeuner masculine, classiqueo l'écriture / dictature féminine, classiquep défoncé / éclaboussé masculine, classiqueq sévères / verres féminine, classiquer honteux / aïeux masculine, classiques bavardage / village féminine, classiquet poliment / parlementairement masculine, classiqueu chimères / commères féminine, classiquev maris / écrits masculine, classiquew envolée / désolée féminine, classiquex yeux / cieux masculine, classiquey monnaie / vraie féminine, classiquez hébété / brutalité masculine, classiquea nouvelle / qu'elle féminine, classiqueb bout / debout masculine, classiquec d'épicerie / mère-pairie féminine, classiqued déshonorer / s'altérer masculine, classiquee ridicule / férule féminine, classiquef d'avenir / venir masculine, classiqueg crimes / maximes féminine, classiqueh vérités / nouveautés masculine, classiquei Voltaire / Robespierre féminine, classiquej emmaillottés / crottés masculine, classiquek toutes / routes féminine, classiquel laboureur / malheur masculine, classiquem l'aumône / frissonne féminine, classiquen main / l'assassin masculine, équivalentea d'épée / pipée féminine, classiqueb plongé / envisagé masculine, classiquec homérique / mélancolique féminine, classiqued pitié / amitié masculine, classiquee oreilles / abeilles féminine, classiquef généreux / vieux masculine, classiqueg Parnasse / glace féminine, classiqueh mots / sots masculine, classiquei proie / joie féminine, classiquej rien / bien masculine, classiquek patrie / sauvagerie féminine, classiquel tombeaux / échos masculine, classiquem mendiées / barbouillées féminine, classiquen immortalité / liberté masculine, classiqueo visage / langage féminine, classiquep bouder / marchander masculine, classiqueq marionnettes / sonnettes féminine, classiquer désolés / appelés masculine, classiques lisières / misères féminine, classiquet ingénus / nus masculine, classiqueu nôtre / l'autre féminine, classiquev réjouissais / français masculine, classiquew devenues / nues féminine, classiquex arrêté / clarté masculine, classiquea pensée / enfoncée féminine, classiqueb Mathurin / chagrin masculine, classiquec faire / colère féminine, classiqued raison / trahison masculine, classiquee l'herbe / Malherbe féminine, classiquef humain / main masculine, classiqueg même / l'extrême féminine, classiqueh l'animer / aimer masculine, classiquei satire / rire féminine, classiquej garder / regarder masculine, classiquek France / indifférence féminine, classiquel inutilité / vérité masculine, classiquem faconde / monde féminine, classiquen aujourd'hui / ici masculine, classiqueo pensée / blessée féminine, classiquep passant / sang masculine, classiqueq envolée / allée féminine, non classiquer nid / dit masculine, classiquea suite / vite féminine, classiqueb vu / venu masculine, classiquec trahie / abbaye féminine, classiqued canonicats / cas masculine, classiquee dire / satire féminine, classiquef fait / cabaret masculine, classiqueg peine / saine féminine, classiqueh caveau / cerveau masculine, classiquei Jérémie / mie féminine, classiquej prix / mépris masculine, classiquek comme / homme féminine, classiquel ébauchés / cherchés masculine, classiquem silence / cadence féminine, classiquen fainéant / géant masculine, classiqueo fantaisie / poésie féminine, classiquep paresseux / dieux masculine, classiqueq j'espère / Molière féminine, classiquer prenez / nez masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
204 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources