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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852

Réponse a M. Charles Nodier

Alfred de Musset· 34 quatrains, trisyllabes et octosyllabes, 136 vers

Connais-tu deux pestes femellesEt jumelles,Qu'un beau jour lira de l'enferLucifer ?

L'une, au teint blême, au cœur de lièvre,C'est la Fièvre ;L'autre est l'Insomnie aux grands yeuxEnnuyeux.

Non pas cette fièvre amoureuse,Trop heureuse,Qui sait chiffonner l'oreillerSans bâiller ;

Non pas celte belle insomnieDu génie,Où Trilby vient, prêt à chanter,T'écouter.

C'est la fièvre qui s'emmaillotteEt grelotteSous un drap sale et trois coussinsTrès-malsains.

L'autre, comme une huître qui bâilleDans l'écaille,Rêve ou rumine, ou fait des versDe travers.

Voilà, depuis une semaineToute pleine,L'aimable et gai duo que j'aiHébergé.

Que ce soit donc, si l'on m'accuse,Mon excuse,Pour n'avoir rien ni réponduNi pondu.

Ne me fais pas, je t'en conjure,Cette injureDe supposer que j'ai faibliPar oubli.

L'oubli, l'ennui, font, ce me semble,Route ensemble,Traînant, deux à deux, leurs pas lents,Nonchalants.

Tout se ressent du mal qu'ils causent.Mais ils n'osentApprocher de toi seulementUn moment.

Que ta voix, si jeune et si vieille,Qui m'éveille,Vient me délivrer à proposDu repos !

Ta Muse, ami, toute française,Toute à l'aise,Me rend la sœur de la santé,La gaîté.

Elle rappelle à ma penséeDélasséeLes beaux jours et les courts instantsDu bon temps ;

Lorsque, rassemblés sous ton ailePaternelle,Échappés de nos pensions.Nous dansions ;

Gais comme l'oiseau sur la branche,Le dimanche,Nous rendions parfois matinalL'Arsenal.

La tête coquette et fleurie !De MarieBrillait comme un bluet mêléDans le blé.

Tachés déjà par l'écritoire,Sur l'ivoireSes doigts légers allaient sautantEt chantant ;

Quelqu'un récitait quelque chose,Vers ou prose,Puis nous courions recommencerA danser.

Chacun de nous, futur grand homme,Ou tout comme,Apprenait plus vite à l'aimerQu'à rimer.

Alors, dans la grande boutiqueRomantique,Chacun avait, maître ou garçon,Sa chanson ;

Nous allions, brisant les pupitresEt les vitres,Et nous avions plume et grattoirAu comptoir.

Hugo portait déjà dans l'âmeNotre-Dame,El commençait à s'occuperD'y grimper.

De Vigny chantait sur sa lyreCe beau sireQui mourut sans mettre à l'enversSes bas verts.

Antony battait avec DanteUn andante ;Émile ébauchait vile et tôtUn presto.

Sainte-Beuve faisait dans l'ombreDouce et sombre,Pour un œil noir, un blanc bonnet,Un sonnet.

El moi, de cet honneur insigneTrop indigne,Enfant par hasard adoptéEt gâté,

Je brochais des ballades, l'uneA la lune,L'autre à deux yeux noirs et jaloux,Andaloux.

Cher temps, plein de mélancolie,De folie,Dont il faut rendre à l'amitiéLa moitié !

Pourquoi, sur ces flots où s'élanceL'Espérance,Ne voit-on que le SouvenirRevenir ?

Ami, loi qu'a piqué l'abeille,Ton cœur veille,Et lu n'en saurais ni guérirNi mourir ;

Mais comment fais-tu donc, vieux maître,Pour renaître ?Car tes vers, en dépit du temps,Ont vingt ans.

Si jamais ta fête qui pencheDevient blanche,Ce sera comme l'amandier,Cher Nodier.

Ce qui le blanchit n'est pas l'âge,Ni l'orage ;C'est la fraîche rosée en pleursDans les fleurs.

Aout 1843.

Versification

Forme
34 quatrains (quatrains)
Rimes
34(aabb)
Mètre
Trisyllabes et octosyllabes (68 de 3, 68 de 8)· profil 3, 8
Strophes
34 quatrains
Mots à la rime
a femelles / jumelles féminine, classiqueb l'enfer / Lucifer masculine, classiquea lièvre / Fièvre féminine, classiqueb yeux / Ennuyeux masculine, classiquea amoureuse / heureuse féminine, classiqueb l'oreiller / bâiller masculine, classiquea insomnie / génie féminine, classiqueb chanter / T'écouter masculine, classiquea s'emmaillotte / grelotte féminine, classiqueb coussins / Très-malsains masculine, classiquea bâille / l'écaille féminine, classiqueb vers / travers masculine, classiquea semaine / pleine féminine, classiqueb j'ai / Hébergé masculine, classiquea m'accuse / excuse féminine, équivalenteb répondu / pondu masculine, classiquea conjure / injure féminine, classiqueb faibli / oubli masculine, classiquea semble / ensemble féminine, classiqueb lents / Nonchalants masculine, classiquea causent / n'osent féminine, classiqueb seulement / moment masculine, classiquea vieille / m'éveille féminine, classiqueb propos / repos masculine, classiquea française / l'aise féminine, classiqueb santé / gaîté masculine, classiquea pensée / Délassée féminine, classiqueb instants / temps masculine, classiquea aile / Paternelle féminine, classiqueb pensions / dansions masculine, classiquea branche / dimanche féminine, classiqueb matinal / L'Arsenal masculine, classiquea fleurie / Marie féminine, classiqueb mêlé / blé masculine, classiquea l'écritoire / l'ivoire féminine, classiqueb sautant / chantant masculine, classiquea chose / prose féminine, classiqueb recommencer / danser masculine, classiquea homme / comme féminine, classiqueb l'aimer / rimer masculine, classiquea boutique / Romantique féminine, classiqueb garçon / chanson masculine, classiquea pupitres / vitres féminine, classiqueb grattoir / comptoir masculine, classiquea l'âme / Notre-Dame féminine, classiqueb s'occuper / grimper masculine, classiquea lyre / sire féminine, classiqueb l'envers / verts masculine, classiquea Dante / andante féminine, classiqueb tôt / presto masculine, classiquea l'ombre / sombre féminine, non classiqueb bonnet / sonnet masculine, classiquea insigne / indigne féminine, classiqueb adopté / gâté masculine, classiquea l'une / lune féminine, classiqueb jaloux / Andaloux masculine, classiquea mélancolie / folie féminine, classiqueb l'amitié / moitié masculine, classiquea s'élance / L'Espérance féminine, classiqueb Souvenir / Revenir masculine, classiquea l'abeille / veille féminine, classiqueb guérir / mourir masculine, classiquea maître / renaître féminine, classiqueb temps / ans masculine, classiquea penche / blanche féminine, classiqueb l'amandier / Nodier masculine, classiquea l'âge / l'orage féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources