Poésies nouvelles, 1852
Souvenir
J'espérais bien pleurer,‖ mais je croyais souffrir,En osant te revoir,‖ place à jamais sacrée,O la plus chère tombe‖ et la plus ignoréeOù dorme un souvenir !
Que redoutiez-vous donc‖ de cette solitude,Et pourquoi, mes amis,‖ me preniez-vous la main,Alors qu'une si douce‖ et si vieille habitudeMe montrait ce chemin ?
Les voilà, ces coteaux,‖ ces bruyères fleuries,Et ces pas argentins‖ sur le sable muet,Ces sentiers amoureux,‖ remplis de causeries,Où son bras m'enlaçait.
Les voilà, ces sapins‖ à la sombre verdure,Celte gorge profonde‖ aux nonchalants détours,Ces sauvages amis‖ dont l'antique murmureA bercé mes beaux jours.
Les voilà, ces buissons‖ où toute ma jeunesse,Comme un essaim d'oiseaux,‖ chante au bruit de mes pas.Lieux charmants, beau désert‖ où passa ma maîtresse,Ne m'attendiez-vous pas ?
Ah ! laissez-les couler,‖ elles me sont bien chères,Ces larmes que soulève‖ un cœur encor blessé !Ne les essuyez pas,‖ laissez sur mes paupièresCe voile du passé !
Je ne viens point jeter‖ un regret inutileDans l'écho de ces bois‖ témoins de mon bonheur.Fière est cette forêt‖ dans sa beauté tranquille,Et fier aussi mon cœur.
Que celui-là se livre‖ à des plaintes amères,Qui s'agenouille et prie‖ au tombeau d'un ami.Tout respire en ces lieux ;‖ les fleurs des cimetièresNe poussent point ici.
Voyez ! la lune monte‖ à travers ces ombrages.Ton regard tremble encor,‖ belle reine des nuits ;Mais du sombre horizon‖ déjà tu te dégages,Et tu t'épanouis.
Ainsi de celle terre,‖ humide encor de pluie,Sortent, sous tes rayons,‖ tous les parfums du jour ;Aussi calme, aussi pur,‖ de mon âme attendrieSort mon ancien amour.
Que sont-ils devenus,‖ les chagrins de ma vie ?Tout ce qui m'a fait vieux‖ est bien loin maintenant ;El rien qu'en regardant‖ celle vallée amie,Je redeviens enfant.
O puissance du temps !‖ ô légères années !Vous emportez nos pleurs,‖ nos cris et nos regrets ;Mais la pitié vous prend,‖ et sur nos fleurs fanéesVous ne marchez jamais.
Tout mon cœur te bénit,‖ bonté consolatrice !Je n'aurais jamais cru‖ que l'on pût tant souffrirD'une telle blessure,‖ et que sa cicatriceFût si douce à sentir.
Loin de moi les vains mots,‖ les frivoles pensées,Des vulgaires douleurs‖ linceul accoutumé,Que viennent étaler‖ sur leurs amours passéesCeux qui n'ont point aimé.
Dante, pourquoi dis-tu‖ qu'il n'est pire misèreQu'un souvenir heureux‖ dans les jours de douleur ?Quel chagrin t'a dicté‖ cette parole amère,Celle offense au malheur ?
En est-il donc moins vrai‖ que la lumière existe,Et faut-il l'oublier‖ du moment qu'il fait nuit ?Est-ce bien toi, grande âme‖ immortellement triste,Est-ce toi qui l'as dit ?
Non, par ce pur flambeau‖ dont la splendeur m'éclaireCe blasphème vanté‖ ne vient pas de ton cœur.Un souvenir heureux‖ est peut-être sur terrePlus vrai que le bonheur.
Eh quoi ! l'infortuné‖ qui trouve une étincelleDans la cendre brûlante‖ où dorment ses ennuis,Qui saisit celte flamme,‖ et qui fixe sur elleSes regards éblouis ;
Dans ce passé perdu‖ quand son âme se noie,Sur ce miroir brisé‖ lorsqu'il rêve en pleurant,Tu lui dis qu'il se trompe,‖ et que sa faible joieN'est qu'un affreux tourment !
Et c'est à ta Françoise,‖ à ton ange de gloire,Que tu pouvais donner‖ ces mots à prononcer,Elle qui s'interrompt,‖ pour conter son histoire,D'un éternel baiser !
Qu'est-ce donc, juste Dieu,‖ que la pensée humaine,Et qui pourra jamais‖ aimer la vérité,S'il n'est joie ou douleur‖ si juste et si certaine,Dont quelqu'un n'ait douté ?
Comment vivez-vous donc,‖ étranges créatures ?Vous riez, vous chantez,‖ vous marchez à grands pas ;Le ciel et sa beauté,‖ le monde et ses souilluresNe vous dérangent pas.
Mais lorsque, par hasard,‖ le destin vous ramèneVers quelque monument‖ d'un amour oublié,Ce caillou vous arrête,‖ et cela vous fait peineQu'il vous heurte le pié.
El vous criez alors‖ que la vie est un songe.Vous vous tordez les bras‖ comme en vous réveillant,Et vous trouvez fâcheux‖ qu'un si joyeux mensongeNe dure qu'un instant.
Malheureux ! cet instant‖ où votre âme engourdieA secoué les fers‖ qu'elle traîne ici-bas,Ce fugitif instant‖ fut toute votre vie ;Ne le regrettez pas !
Regrettez la torpeur‖ qui vous cloue à la terre,Vos agitations‖ dans la fange et le sang,Vos nuits sans espérance‖ et vos jours sans lumière ;C'est là qu'est le néant !
Mais que vous revient-il‖ de vos froides doctrines ?Que demandent au ciel‖ ces regrets inconstantsQue vous allez semant‖ sur vos propres ruinesA chaque pas du Temps ?
Oui, sans doute, tout meurt ;‖ ce monde est un grand rêve,El le peu de bonheur‖ qui nous vient en chemin,Nous n'avons pas plutôt‖ ce roseau dans la main,Que le vent nous l'enlève.
Oui, les premiers baisers,‖ oui, les premiers sermentsQue deux êtres mortels‖ échangèrent sur terre,Ce fut au pied d'un arbre‖ effeuillé par les ventsSur un roc en poussière.
Ils prirent à témoin‖ de leur joie éphémèreUn ciel toujours voilé‖ qui change à tout moment,Et des astres sans nom,‖ que leur propre lumièreDévore incessamment.
Tout mourait autour d'eux,‖ l'oiseau dans le feuillage,La fleur entre leurs mains,‖ l'insecte sous leurs piés,La source desséchée‖ où vacillait l'imageDe leurs traits oubliés ;
Et sur tous ces débris‖ joignant leurs mains d'argile,Étourdis des éclairs‖ d'un instant de plaisir,Ils croyaient échapper‖ à cet Être immobileQui regarde mourir !
— Insensés ! dit le sage.‖ — Heureux ! dit le poëte.Et quels tristes amours‖ as-tu donc dans le cœur,Si le bruit du torrent‖ te trouble et t'inquiète,Si le vent le fait peur ?
J'ai vu sous le soleil‖ tomber bien d'autres chosesQue les feuilles des bois‖ et l'écume des eaux,Bien d'autres s'en aller‖ que le parfum des rosesEt le chant des oiseaux.
Mes yeux ont contemplé‖ des objets plus funèbresQue Juliette morte‖ au fond de son tombeau,Plus affreux que le toast‖ à l'ange des ténèbresPorté par Roméo.
J'ai vu ma seule amie,‖ à jamais la plus chère,Devenue elle-même‖ un sépulcre blanchi,Une tombe vivante,‖ où flottait la poussièreDe notre mort chéri,
De notre pauvre amour,‖ que dans la nuit profondeNous avions sur nos cœurs‖ si doucement bercé !C'était plus qu'une vie,‖ hélas ! c'était un mondeQui s'était effacé !
Oui, jeune et belle encor,‖ plus belle, osait-on dire,Je l'ai vue, et ses yeux‖ brillaient comme autrefois.Ses lèvres s'entr'ouvraient,‖ et c'était un sourire,Et c'était une voix ;
Mais non plus cette voix,‖ non plus ce doux langage,Ces regards adorés‖ dans les miens confondus ;Mon cœur, encor plein d'elle,‖ errait sur son visage,Et ne la trouvait plus.
Et pourtant j'aurais pu‖ marcher alors vers elle,Entourer de mes bras‖ ce sein vide et glacé,Et j'aurais pu crier :‖ Qu'as-tu fait, infidèle,Qu'as-tu fait du passé ?
Mais non : il me semblait‖ qu'une femme inconnueAvait pris par hasard‖ celte voix et ces yeux ;Et je laissai passer‖ cette froide statue,En regardant les cieux.
Eh bien ! ce fut sans doute‖ une horrible misèreQue ce riant adieu‖ d'un être inanimé.Eh bien ! qu'importe encore ?‖ O nature ! ô ma mère !En ai-je moins aimé ?
La foudre maintenant‖ peut tomber sur ma tète,Jamais ce souvenir‖ ne peut m'être arraché ;Comme le matelot‖ brisé par la tempête,Je m'y tiens attaché.
Je ne veux rien savoir,‖ ni si les champs fleurissent,Ni ce qu'il adviendra‖ du simulacre humain,Ni si ces vastes cieux‖ éclaireront demainCe qu'ils ensevelissent.
Je me dis seulement :‖ A cette heure, en ce lieu,Un jour, je fus aimé,‖ j'aimais, elle était belle.J'enfouis ce trésor‖ dans mon âme immortelle,Et je remporte à Dieu !
Février 1841.
Versification
- Forme
- 45 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 4(abba) 41(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (135 de 12, 45 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 45 quatrains
- Mots à la rime
- a souffrir / souvenir masculine, classiqueb sacrée / ignorée féminine, classiquea solitude / habitude féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea fleuries / causeries féminine, classiqueb muet / m'enlaçait masculine, classiquea verdure / murmure féminine, classiqueb détours / jours masculine, classiquea jeunesse / maîtresse féminine, classiqueb pas masculine, classiquea chères / paupières féminine, classiqueb blessé / passé masculine, classiquea inutile / tranquille féminine, classiqueb bonheur / cœur masculine, classiquea amères / cimetières féminine, classiqueb ami / ici masculine, classiquea ombrages / dégages féminine, classiqueb nuits / t'épanouis masculine, classiquea pluie / attendrie féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea vie / amie féminine, classiqueb maintenant / enfant masculine, classiquea années / fanées féminine, classiqueb regrets / jamais masculine, classiquea consolatrice / cicatrice féminine, classiqueb souffrir / sentir masculine, classiquea pensées / passées féminine, classiqueb accoutumé / aimé masculine, classiquea misère / amère féminine, classiqueb douleur / malheur masculine, classiquea existe / triste féminine, classiqueb nuit / dit masculine, classiquea m'éclaire / terre féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, classiquea étincelle / elle féminine, classiqueb ennuis / éblouis masculine, classiquea noie / joie féminine, classiqueb pleurant / tourment masculine, classiquea gloire / histoire féminine, classiqueb prononcer / baiser masculine, classiquea humaine / certaine féminine, classiqueb vérité / douté masculine, classiquea créatures / souillures féminine, classiquea ramène / peine féminine, classiqueb oublié / pié masculine, classiquea songe / mensonge féminine, classiqueb réveillant / instant masculine, classiquea engourdie / vie féminine, classiqueb ici-bas / pas masculine, classiquea terre / lumière féminine, classiqueb sang / néant masculine, non classiquea doctrines / ruines féminine, classiqueb inconstants / Temps masculine, classiquea rêve / l'enlève féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea serments / vents masculine, classiqueb terre / poussière féminine, classiquea éphémère / lumière féminine, classiqueb moment / incessamment masculine, classiquea feuillage / l'image féminine, classiqueb piés / oubliés masculine, classiquea d'argile / immobile féminine, classiqueb plaisir / mourir masculine, classiquea poëte / t'inquiète féminine, classiqueb cœur / peur masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb eaux / oiseaux masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb tombeau / Roméo masculine, classiquea chère / poussière féminine, classiqueb blanchi / chéri masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb bercé / effacé masculine, classiquea dire / sourire féminine, classiqueb autrefois / voix masculine, classiquea langage / visage féminine, classiqueb confondus / plus masculine, classiquea elle / infidèle féminine, classiqueb glacé / passé masculine, classiquea inconnue / statue féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea misère / mère féminine, classiqueb inanimé / aimé masculine, classiquea tète / tempête féminine, classiqueb arraché / attaché masculine, classiquea fleurissent / ensevelissent féminine, classiqueb humain / demain masculine, classiquea lieu / Dieu masculine, classiqueb belle / immortelle féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources