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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852

Sur la naissance du comte de paris

Alfred de Musset· 19 quintils, alexandrins, 95 vers

De tant de jours de deuil,‖ de crainte et d'espérance,De tant d'efforts perdus,‖ de tant de maux soufferts,En es-tu lasse enfin,‖ pauvre terre de France,El de tes vieux enfants‖ l'éternelle inconstanceLaissera-t-elle un jour‖ le calme à l'univers ?

Comprends-tu tes destins‖ et sais-tu ton histoire ?Depuis un demi-siècle‖ as-tu compté tes pas ?Est-ce assez de grandeur,‖ de misère et de gloire,Et, sinon par pitié‖ pour la propre mémoire,Par fatigue du moins‖ t'arrêteras-tu pas ?

Ne te souvient-il plus‖ de ces temps d'épouvante,Où de quatre-vingt-neuf‖ résonna le tocsin ?N'était-ce pas hier,‖ et la source sanglanteOù Paris baptisa‖ sa liberté naissante,La sens-tu pas encor‖ qui coule de ton sein ?

A-t-il rassasié‖ ta fierté vagabonde,A-t-il pour les combats‖ assouvi ton penchant,Cet homme audacieux‖ qui traversa le monde,Pareil au laboureur‖ qui traverse son champ.Armé du soc de fer‖ qui déchire et féconde ?

S'il te fallait alors‖ des spectacles guerriers,Est-ce assez d'avoir vu‖ l'Europe dévastée,De Memphis à Moscou‖ la terre disputée,Et l'étranger deux fois‖ assis à nos foyers,Secouant de ses pieds‖ la neige ensanglantée ?

S'il te faut aujourd'hui‖ des éléments nouveaux,En est-ce assez pour loi‖ d'avoir mis en lambeauxTout ce qui porte un nom,‖ gloire, philosophie,Religion, amour,‖ liberté, tyrannie,D'avoir fouillé partout,‖ jusque dans les tombeaux ?

En est-ce assez pour toi‖ des vaines théories,Sophismes monstrueux‖ dont on nous a bercés,Spectres républicains,‖ sortis des temps passés,Abus de tous les droits,‖ honteuses rêveriesD'assassins en délire‖ ou d'enfants insensés ?

En est-ce assez pour toi‖ d'avoir, en cinquante ans,Vu tomber Robespierre‖ et passer Bonaparte,Charles dix pour l'exil‖ partir en cheveux blancs,D'avoir imité Londre,‖ Athènes, Rome et Sparte,Et d'être enfin Français‖ n'est-il pas bientôt temps ?

Si ce n'est pas assez,‖ prends (on glaive et la lance.Réveille tes soldats,‖ dresse tes échafauds ;En guerre ! et que demain‖ le siècle recommence,Afin qu'un jour du moins‖ le meurtre et la licence,Repus de notre sang,‖ nous laissent le repos !

Mais si Dieu n'a pas fait‖ la souffrance inutile,Si des maux d'ici-bas‖ quelque bien peut venir ;Si l'orage apaisé‖ rend le ciel plus tranquille ;S'il est vrai qu'en tombant‖ sur un terrain fertile,Les larmes du passé‖ fécondent l'avenir ;

Sache donc profiter‖ de ton expérience,Toi qu'une jeune reine,‖ en ses louchants adieux,Appelait autrefois‖ plaisant pays de France !Connais-toi donc toi-même,‖ ose donc être heureux,Ose donc franchement‖ bénir la Providence !

Laisse dire à qui veut‖ que ton grand cœur s'abat,Que la paix t'affaiblit,‖ que tes forces s'épuisent :Ceux qui le croient le moins‖ sont ceux qui te le disent.Ils le savent debout,‖ ferme, et prêt au combat,Et, ne pouvant briser‖ ta force, ils la divisent.

Laisse-les s'agiter,‖ ces gens à passion,De nos vieux harangueurs‖ modernes parodies ;Laisse-les étaler‖ leurs froides comédies,Et, les deux bras croisés,‖ te prêcher l'action ;Leur seule vérité,‖ c'est leur ambition.

Que t'importent des mots,‖ des phrases ajustées ?As-tu vendu ton blé,‖ ton bétail et ton vin ?Es-tu libre ? Les lois‖ sont-elles respectées ?Crains-tu de voir ton champ‖ pillé par le voisin ?Le maître a-t-il son toit,‖ et l'ouvrier son pain ?

Si nous avons cela,‖ le reste est peu de chose.Il en faut plus pourtant ;‖ à travers nos remparts,De l'univers jaloux‖ pénètrent les regards.Paris remplit le monde,‖ et, lorsqu'il se repose,Pour que sa gloire veille,‖ il a besoin des arts.

Où les vit-on fleurir‖ mieux qu'au siècle où nous sommes ?Quand vit-on au travail‖ plus de mains s'exercer ?Quand fûmes-nous jamais‖ plus libres de penser ?On veut nier en vain‖ les choses et les hommes ;Nous aurons à nos fils‖ une page à laisser.

Le bruit de nos canons‖ retentit aujourd'hui ;Que l'Europe l'écoute,‖ elle doit le connaître !France, au milieu de nous‖ un enfant vient de naître,Et si ma faible voix‖ se fait entendre ici,C'est devant son berceau‖ que je te parle ainsi.

Son courageux aïeul‖ est ce roi populaireQu'on voit depuis huit ans,‖ sans crainte et sans colère,En pilote hardi‖ nous montrer le chemin.Son père est près du trône,‖ une épée à la main ;Tous les infortunés‖ savent quelle est sa mère.

Ce n'est qu'un fils de plus‖ que le ciel t'a donné,France, ouvre-lui tes bras‖ sans peur, sans flatterie ;Soulève doucement‖ ta mamelle meurtrie,Et verse en souriant,‖ vieille mère-patrie,Une goutte de lait‖ à l'enfant nouveau-né.

29 août 1833.

Versification

Forme
19 quintils (quintils)
Rimes
5(abaab) 3(ababa) 5(abbab) 2(aabba) 2(abbaa) 1(ababb) 1(abbba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
19 quintils
Mots à la rime
a d'espérance / France / inconstance féminine, classiqueb soufferts / l'univers masculine, classiquea histoire / gloire / mémoire féminine, classiqueb pas masculine, classiquea d'épouvante / sanglante / naissante féminine, classiqueb tocsin / sein masculine, classiquea vagabonde / monde / féconde féminine, classiqueb penchant / champ masculine, classiquea guerriers / foyers masculine, classiqueb dévastée / disputée / ensanglantée féminine, classiquea nouveaux / lambeaux / tombeaux masculine, non classiqueb philosophie / tyrannie féminine, classiquea théories / rêveries féminine, classiqueb bercés / passés / insensés masculine, classiquea ans / blancs / temps masculine, classiqueb Bonaparte / Sparte féminine, classiquea lance / recommence / licence féminine, classiqueb échafauds / repos masculine, classiquea inutile / tranquille / fertile féminine, classiqueb venir / l'avenir masculine, classiquea expérience / France / Providence féminine, classiqueb adieux / heureux masculine, classiquea s'abat / combat masculine, classiqueb s'épuisent / disent / divisent féminine, classiquea passion / l'action / ambition masculine, classiqueb parodies / comédies féminine, classiquea ajustées / respectées féminine, classiqueb vin / voisin / pain masculine, classiquea chose / repose féminine, classiqueb remparts / regards / arts masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb s'exercer / penser / laisser masculine, classiquea aujourd'hui / ici / ainsi masculine, classiqueb connaître / naître féminine, classiquea populaire / colère / mère féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea donné / nouveau-né masculine, classiqueb flatterie / meurtrie / mère-patrie féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

95 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources