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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852

Idylle

Alfred de Musset· strophes variées, alexandrins, 129 vers

A quoi passer la nuit‖ quand on soupe en carême ?Ainsi, le verre en main,‖ raisonnaient deux amis.Quels entretiens choisir,‖ honnêtes et permis,Mais gais, tels qu'un vieux vin‖ les conseille et les aime ?

RODOLPHE

Parlons de nos amours ;‖ la joie et la beautéSont mes dieux les plus chers,‖ après la liberté.Ébauchons, en trinquant,‖ une joyeuse idylle.Par les bois et les prés,‖ les bergers de VirgileFêtaient la poésie‖ à toute heure, en tout lieu ;Ainsi chante au soleil‖ la cigale dorée.D'une voix plus modeste,‖ au hasard inspirée,Nous, comme le grillon,‖ chantons au coin du feu.

ALBERT

Faisons ce qui te plaît.‖ Parfois, en celle vie,Une chanson nous berce,‖ et nous aide à souffrir ;Et, si nous offensons‖ l'antique poésie,Son ombre même est douce‖ à qui la sait chérir.

RODOLPHE

Rosalie est le nom‖ de la brune filletteDont l'inconstant hasard‖ m'a fait maître et seigneur.Son nom fait mon délice,‖ et, quand je le répète,Je le sens, chaque fois,‖ mieux gravé dans mon cœur.

ALBERT

Je ne puis sur ce ton‖ parler de mon amie.Bien que son nom aussi‖ soit doux à prononcer,Je ne saurais sans honte‖ à tel point l'offenser,Et dire, en un seul mot,‖ le secret de ma vie.

RODOLPHE

Que la fortune abonde‖ en caprices charmants !Dès nos premiers regards‖ nous devînmes amants.C'était un mardi gras,‖ dans une mascarade.Nous soupions ; — la Folie‖ agita ses grelots,Et notre amour naissant‖ sortit d'une rasade,Comme autrefois Vénus‖ de l'écume des flots.

ALBERT

Quels mystères profonds‖ dans l'humaine misère !Quand, sous les marronniers,‖ à côté de sa mère,Je la vis, à pas lents,‖ entrer si doucement,(Son front était si pur,‖ son regard si tranquille !)Le ciel m'en est témoin,‖ dès le premier moment,Je compris que l'aimer‖ était peine inutile ;Et cependant mon cœur‖ prit un amer plaisirA sentir qu'il aimait,‖ et qu'il allait souffrir.

RODOLPHE

Depuis qu'à mon chevet‖ rit cette tète folle,Elle en chasse à la fois‖ le sommeil et l'ennui ;Au bruit de nos baisers‖ le temps joyeux s'envole,Et noire lit de fleurs‖ n'a pas encore un pli.

ALBERT

Depuis que dans ses yeux‖ ma peine a pris naissance,Nul ne sait le tourment‖ dont je suis déchiré.Elle-même l'ignore,‖ — et ma seule espéranceEst qu'elle le devine‖ un jour, quand j'en mourrai.

RODOLPHE

Quand mon enchanteresse‖ entr'ouvre sa paupière,Sombre comme la nuit,‖ pur comme la lumière,Sur l'émail de ses yeux‖ brille un noir diamant.

ALBERT

Comme sur une fleur‖ une goutte de pluie,Comme une pâle étoile‖ au fond du firmament,Ainsi brille en tremblant‖ le regard de ma mie.

RODOLPHE

Son front n'est pas plus grand‖ que celui de Vénus.Par un nœud de ruban‖ deux bandeaux retenusL'entourent mollement‖ d'une fraîche auréole ;Et, lorsqu'au pied du lit‖ tombent ses longs cheveux,On croirait voir le soir,‖ sur ses flancs amoureux,Se dérouler gaîment‖ la mantille espagnole.

ALBERT

Ce bonheur à mes yeux‖ n'a pas été donnéDe voir jamais ainsi‖ la tête bien-aimée.Le chaste sanctuaire‖ où siège sa penséeD'un diadème d'or‖ est toujours couronné.

RODOLPHE

Voyez-la, le matin‖-, qui gazouille et sautille ;Son cœur est un oiseau,‖ — sa bouche est une fleur.C'est là qu'il faut saisir‖ cette indolente fille,Et, sur la pourpre vive‖ où le rire pétille,De son souffle enivrant‖ respirer la fraîcheur.

ALBERT

Une fois seulement,‖ j'étais le soir près d'elle ;Le sommeil lui venait,‖ et la rendait plus belle ;Elle pencha vers moi‖ son front plein de langueur,Et, comme on voit s'ouvrir‖ une rose endormie,Dans un faible soupir,‖ des lèvres de ma mie,Je sentis s'exhaler‖ le parfum de son cœur.

RODOLPHE

Je voudrais voir qu'un jour‖ ma belle dégourdie,Au cabaret voisin‖ de Champagne étourdie,S'en vînt, en jupon court,‖ se glisser dans tes bras.Qu'adviendrait-il alors‖ de ta mélancolie ?Car enfin toute chose‖ est possible ici-bas.

ALBERT

Si le profond regard‖ de ma chère maîtresse,Un instant par hasard,‖ s'arrêtait sur le tien.Qu'adviendrait-il alors‖ de cette folle ivresse ?Aimer est quelque chose,‖ et le reste n'est rien.

RODOLPHE

Non, l'amour qui se tait‖ n'est qu'une rêverie.Le silence est la mort,‖ et l'amour est la vie ;Et c'est un vieux mensonge‖ à plaisir inventé,Que de croire au bonheur‖ hors de la volupté !Je ne puis partager‖ ni plaindre la souffrance.Le hasard est là-haut‖ pour les audacieux ;Et celui dont la crainte‖ a tué l'espéranceMérite son malheur‖ et fait injure aux dieux.

ALBERT

Non, quand leur âme immense‖ entra dans la nature,Les dieux n'ont pas tout dit‖ à la matière impureQui reçut dans ses flancs‖ leur forme et leur beauté.C'est une vision‖ que la réalité.Non, des flacons brisés,‖ quelques vaines parolesQu'on prononce au hasard‖ et qu'on croit échanger,Entre deux froids baisers‖ quelques rires frivoles,El d'un être inconnu‖ le contact passager,Non, ce n'est pas l'amour,‖ ce n'est pas même un rêve ;Et la satiété,‖ qui succède au désir,Amène un tel dégoût‖ quand le cœur se soulève,Que je ne sais, au fond,‖ si c'est peine ou plaisir.

RODOLPHE

Est-ce peine ou plaisir,‖ une alcôve bien close,El le punch allumé,‖ quand il fait mauvais temps ?Est-ce peine on plaisir,‖ l'incarnai de la rose,La blancheur de l'albâtre,‖ et l'odeur du printemps ?Quand la réalité‖ ne serait qu'une image,El le contour léger‖ des choses d'ici-bas,Me préserve le ciel‖ d'en savoir davantage !Le masque est si charmant‖ que j'ai peur du visage,El, même en carnaval,‖ je n'y toucherais pas.

ALBERT

Une larme en dit plus‖ que tu n'en pourrais dire.

RODOLPHE

Une larme a son prix ;‖ c'est la sœur d'un sourire.Avec deux yeux bavards‖ parfois j'aime à jaser ;Mais le seul vrai langage,‖ au monde, est un baiser.

ALBERT

Ainsi donc, à ton gré,‖ dépense ta paresse.O mon pauvre secret,‖ que nos chagrins sont doux !

RODOLPHE

Ainsi donc, à ton gré,‖ promène la tristesse.O mes pauvres soupers,‖ comme on médit de vous !

ALBERT

Prends garde seulement‖ que ta belle étourdieDans quelque honnête ennui‖ ne perde sa gaîté.

RODOLPHE

Prends garde seulement‖ que la rose endormieNe trouve un papillon‖ quelque beau soir d'été.

ALBERT

Dos premiers feux du jour‖ j'aperçois la lumière.

RODOLPHE

Laissons notre dispute,‖ et vidons notre verre.Nous aimons, c'est assez,‖ chacun a sa façon.J'en ai connu plus d'une,‖ et j'en sais la chanson.Le droit est au plus fort‖ en amour comme en guerre,Et la femme qu'on aime‖ aura toujours raison.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
6[abba] 14[aa] 14[abab] 2[abaab] 1[aabab] 1[aabbab]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a carême / aime féminine, classiqueb amis / permis masculine, classiquea beauté / liberté masculine, classiqueb idylle / Virgile féminine, classiquec lieu / feu masculine, classiqued dorée / inspirée féminine, classiquea vie / poésie féminine, classiqueb souffrir / chérir masculine, classiquea fillette / répète féminine, classiqueb seigneur / cœur masculine, classiquea amie / vie féminine, classiqueb prononcer / l'offenser masculine, classiquea charmants / amants masculine, classiqueb mascarade / rasade féminine, classiquec grelots / flots masculine, classiquea misère / mère féminine, classiqueb doucement / moment masculine, classiquec tranquille / inutile féminine, classiqued plaisir / souffrir masculine, classiquea folle / s'envole féminine, classiqueb l'ennui / pli masculine, classiquea naissance / espérance féminine, classiqueb déchiré / mourrai masculine, classiquea paupière / lumière féminine, équivalenteb diamant / firmament masculine, classiquea pluie / mie féminine, classiquea Vénus / retenus masculine, classiqueb auréole / espagnole féminine, classiquec cheveux / amoureux masculine, classiquea donné / couronné masculine, classiqueb bien-aimée / pensée féminine, classiquea sautille / fille / pétille féminine, classiqueb fleur / fraîcheur masculine, classiquea d'elle / belle féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquec endormie / mie féminine, classiquea dégourdie / étourdie / mélancolie féminine, classiqueb bras / ici-bas masculine, classiquea maîtresse / ivresse féminine, classiqueb tien / rien masculine, classiquea rêverie / vie féminine, classiqueb inventé / volupté masculine, classiquec souffrance / l'espérance féminine, classiqued audacieux / dieux masculine, classiquea nature / impure féminine, classiqueb beauté / réalité masculine, classiquec paroles / frivoles féminine, classiqued échanger / passager masculine, classiquee rêve / soulève féminine, classiquef désir / plaisir masculine, classiquea close / rose féminine, classiqueb temps / printemps masculine, classiquec image / davantage / visage féminine, classiqued d'ici-bas / pas masculine, classiquea dire / sourire féminine, classiqueb jaser / baiser masculine, classiquea paresse / tristesse féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea étourdie / endormie féminine, classiqueb gaîté / d'été masculine, classiquea lumière / verre / guerre féminine, classiqueb façon / chanson / raison masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

129 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources