Poésies posthumes, 1857
Charles-Quint au monastère de Saint-Just
L’empereur vit, un soir,‖ le soleil s’en aller ;Il courba son front triste,‖ et resta sans parler.Puis, comme il entendit‖ ses horloges de cuivre,Qu’il venait d’accorder,‖ d’un pied boiteux se suivre,Il pensa qu’autrefois,‖ sans avoir réussi,D’accorder les humains‖ il avait pris souci.— Seigneur, Seigneur ! dit-il,‖ qui m’en donna l’envie ?J’ai traversé la mer‖ onze fois dans ma vie ;Dix fois les Pays-Bas ;‖ l’Angleterre trois fois ;Ai-je assez fait la guerre‖ à ce pauvre François !J’ai vu deux fois l’Afrique‖ et neuf fois l’Allemagne,Et voici que je meurs‖ sujet du roi d’Espagne !Eh ! que faire à régner ?‖ je n’ai plus d’ennemi ;Chacun s’est dans la tombe,‖ à son tour, endormi.Comme un chien affamé,‖ l’oubli tous les dévore ;Déjà le soir d’un siècle‖ à l’autre sert d’aurore.Ai-je donc, plus habile‖ à plus longtemps souffrir,Seul parmi tant de rois,‖ oublié de mourir ?Ou, dans leurs doigts roidis‖ quand la coupe fut pleine,Quand le glaive de Dieu,‖ pour niveler la plaine,Décima les grands monts,‖ étais-je donc si bas,Que l’archange, en passant,‖ alors ne me vit pas ?M’en vais-je donc vieillir‖ à compter mes campagnes,Comme un pasteur ses bœufs‖ descendant des montagnes,Pour qu’on lise en mon cœur‖ les leçons du passé,Comme en un livre pâle‖ et bientôt effacé ?Trop avant dans la nuit‖ s’allonge ma journée.Dieu sait à quels enfants‖ l’Europe s’est donnée !Sur quels bras va poser‖ tout ce vieil univers,Qu’avec ses cent États,‖ avec ses quatre mers,Je portais dans mon sein‖ et dans ma tête chauve !Philippe ! — que saint Just‖ de ses crimes le sauve !Car du jour qu’héritier‖ de son père, il sentitQue pour sa grande épée‖ il était trop petit,N’a-t-il pas échangé‖ le ciel contre la terre,Contre un bourreau masqué‖ son confesseur austère ?La France ! — oh ! quel destin,‖ en ses jeux si profond,Mit la duègne orgueilleuse‖ aux mains d’un roi bouffon,Qui s’en va, rajustant‖ son pourpoint à sa taille,Aux oisifs carrousels‖ se peindre une bataille !Ah ! quand mourut François,‖ quel sage s’est doutéQue du seul Charles-Quint‖ il mourait regretté ?Avec son dernier cri‖ sonna ma dernière heure.Où trouver maintenant‖ personne qui me pleure ?Mon fils me laisse ici‖ m’achever ; car enfinQui lui dira si c’est‖ de vieillesse ou de faim ?Il me donne la mort‖ pour prix de sa naissance !Mes bienfaits l’ont guéri‖ de sa reconnaissance.Il s’en vient me pousser‖ lorsque j’ai trébuché. —C’est bien. — Je vais tomber.‖ — Le soleil s’est couché !O terre ! reçois-moi ;‖ car je te rends ma cendre !Je vins nu de ton sein,‖ nu j’y vais redescendre.
C’est ainsi que parla‖ cet homme au cœur de fer ;Puis, se voyant dans l’ombre,‖ il eut peur de l’enfer !— O mon Dieu ! si, cherchant‖ un pardon qui m’efface,Je trouvais la colère‖ écrite sur ta face,Comme ce soir, mon œil,‖ cherchant le jour qui fuit,Dans le ciel dépeuplé‖ ne trouve que la nuit !Quoi ! pas un rêve, un signe,‖ un mot dit à l’oreille,Dont l’écho formidable‖ alors ne se réveille !Non ! — Rien à vous, Seigneur,‖ ne peut être caché.Kyrie eleison !‖ car j’ai beaucoup péché ! »Alors, avec des pleurs‖ il disait sa prière,Les genoux tout tremblants‖ et le front sur la pierre.Tout à coup il s’arrête,‖ il se lève, et ses yeuxSe clouaient à la terre‖ et sa pensée aux cieux.
Voici que, sur l’autel‖ couvert de draps funèbres,Les lugubres flambeaux‖ ont rompu les ténèbresEt les prêtres debout,‖ comme de noirs cyprès,S’assemblent, étonnés‖ des sinistres apprêts.Et les vieux serviteurs‖ disaient : — Qui donc va naîtreOu mourir ? — et pourtant‖ priaient sans le connaître ;Car les sombres clochers‖ s’agitaient à grand bruit,Et semblaient deux géants‖ qui pleurent dans la nuit.Tous frappaient leur poitrine‖ et respiraient à peine.Sous les larmes d’argent‖ le sépulcre d’ébèneS’ouvrait, lit nuptial‖ par la mort apprêté,Où la vie en ses bras‖ reçoit l’éternité.Alors un spectre vint,‖ se traînant aux murailles,Livide, épouvanter‖ les mornes funérailles.Maigre et les yeux éteints,‖ et son pied, sur le seuilDe granit, chancelait‖ dans les plis d’un linceul.— Qui d’entre vous, dit-il,‖ me respecte et m’honore ?(Et sa voix sur l’écho‖ de la voûte sonoreFrappait comme le pas‖ d’un hardi cavalier.)Qu’il s’en vienne avec moi‖ dormir sous un pilier !Je m’y couche, et j’attends‖ que m’y suive qui m’aime.Pour ceux qui m’ont haï,‖ je les suivrai mot-même ;Ils y sont. — Prions donc‖ pour mes crimes passés ;Pleurons et récitons‖ l’hymne des trépassés !Il marcha vers sa tombe,‖ et pâlit : — Qui m’arrête,Dit-il ? Ne faut-il pas‖ un cadavre à la fête ?
Et le cercueil cria‖ sous ses membres glacés,Puis le chœur entonna‖ l’hymne des trépassés.
1829.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 47((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess, 1 distique
- Mots à la rime
- a aller / parler masculine, classiqueb cuivre / suivre féminine, classiquec réussi / souci masculine, classiqued l’envie / vie féminine, classiquee fois / François masculine, classiquef l’Allemagne / d’Espagne féminine, classiqueg d’ennemi / endormi masculine, classiqueh dévore / d’aurore féminine, classiquei souffrir / mourir masculine, classiquej pleine / plaine féminine, classiquek bas / pas masculine, classiquel campagnes / montagnes féminine, classiquem passé / effacé masculine, classiquen journée / donnée féminine, classiqueo univers / mers masculine, classiquep chauve / sauve féminine, classiqueq sentit / petit masculine, classiquer terre / austère féminine, classiques profond / bouffon masculine, non classiquet taille / bataille féminine, classiqueu douté / regretté masculine, classiquev heure / pleure féminine, classiquew enfin / faim masculine, classiquex naissance / reconnaissance féminine, classiquey trébuché / couché masculine, classiquez cendre / redescendre féminine, classiquea fer / l’enfer masculine, classiqueb m’efface / face féminine, classiquec fuit / nuit masculine, classiqued l’oreille / réveille féminine, classiquee caché / péché masculine, classiquef prière / pierre féminine, classiqueg yeux / cieux masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb cyprès / apprêts masculine, classiquec naître / connaître féminine, classiqued bruit / nuit masculine, classiquee peine / d’ébène féminine, classiquef apprêté / l’éternité masculine, classiqueg murailles / funérailles féminine, classiqueh seuil / linceul masculine, classiquei m’honore / sonore féminine, classiquej cavalier / pilier masculine, classiquek m’aime / mot-même féminine, classiquel passés / trépassés masculine, classiquem m’arrête / fête féminine, classiquea glacés / trépassés masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
94 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,Paris, 1951· numérisation poesies.net· Sources