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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies posthumes, 1857

Vision

Alfred de Musset· 12 quintils, alexandrins et hexasyllabes, 60 vers

Je vis d’abord sur moi‖ des fantômes étrangesTraîner de longs habits ;Je ne sais si c’étaient‖ des femmes ou des anges !Leurs manteaux m’inondaient‖ avec leurs belles frangesDe nacre et de rubis.

Comme on brise une armure‖ au tranchant d’une lame,Comme un hardi marinBrise le golfe bleu‖ qui se fend sous sa rame,Ainsi leurs robes d’or,‖ en grands sillons de flamme,Brisaient la nuit d’airain !

Ils volaient ! — Mon rideau,‖ vieux spectre en sentinelle,Les regardait passer.Dans leurs yeux de velours‖ éclatait leur prunelle ;J’entendais chuchoter‖ les plumes de leur aile,Qui venaient me froisser.

Ils volaient ! — Mais la troupe,‖ aux lambris suspendue,Esprits capricieux,Bondissait tout à coup,‖ puis, tout à coup perdue,S’enfuyait dans la nuit,‖ comme une flèche ardueQui s’enfuit dans les cieux !

Ils volaient ! — Je voyais‖ leur noire chevelure,Où l’ébène en ruisseauxPleurait, me caresser‖ de sa longue frôlure ;Pendant que d’un baiser‖ je sentais la brûlureJusqu’au fond de mes os.

Dieu tout-puissant ! j’ai vu‖ les sylphides craintivesQui meurent au soleil !J’ai vu les beaux pieds nus‖ des nymphes fugitives !J’ai vu lies seins ardents‖ des dryades rétives,Aux cuisses de vermeil !

Rien, non, rien ne valait‖ ce baiser d’ambroisie,Plus frais que le matin !Plus pur que le regard‖ d’un œil d’Andalousie !Plus doux que le parler‖ d’une femme d’Asie,Aux lèvres de satin !

Oh ! qui que vous soyez,‖ sur ma tête abaissées,Ombres aux corps flottants !Laissez, oh ! laissez-moi‖ vous tenir enlacées,Boire dans vos baisers‖ des amours insensées,Goutte à goutte et longtemps !

Oh ! venez ! nous mettrons‖ dans l’alcôve soyeuseUne lampe d’argent.Venez ! la nuit est triste‖ et la lampe joyeuse !Blonde ou noire, venez ;‖ nonchalante ou rieuse,Cœur naïf ou changeant

Venez ! nous verserons‖ des roses dans ma couche ;Car les parfums sont doux !Et la sultane, au soir,‖ se parfume la boucheLorsqu’elle va quitter‖ sa robe et sa babouchePour son lit de bambous !

Hélas ! de belles nuits‖ le ciel nous est avareAutant que de beaux jours !Entendez-vous gémir‖ la harpe de Ferrare,Et sous des doigts divins‖ palpiter la guitare ?Venez, ô mes amours !

Mais rien ne reste plus‖ que l’ombre froide et nue,Où craquent les cloisons.J’entends des chants hurler,‖ comme un enfant qu’on tue ;Et la lune en croissant‖ découpe, dans la rue,Les angles des maisons.

1829.

Versification

Forme
12 quintils (quintils)
Rimes
12(abaab)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (36 de 12, 24 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
12 quintils
Mots à la rime
a étranges / anges / franges féminine, classiqueb habits / rubis masculine, classiquea lame / rame / flamme féminine, classiqueb marin / d’airain masculine, classiquea sentinelle / prunelle / aile féminine, classiqueb passer / froisser masculine, classiquea suspendue / perdue / ardue féminine, classiqueb capricieux / cieux masculine, classiquea chevelure / frôlure / brûlure féminine, classiqueb ruisseaux / os masculine, classiquea craintives / fugitives / rétives féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea d’ambroisie / d’Andalousie / d’Asie féminine, classiqueb matin / satin masculine, classiquea abaissées / enlacées / insensées féminine, classiqueb flottants / longtemps masculine, classiquea soyeuse / joyeuse / rieuse féminine, classiqueb d’argent / changeant masculine, classiquea couche / bouche / babouche féminine, classiqueb doux / bambous masculine, classiquea avare / Ferrare / guitare féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiquea nue / tue / rue féminine, classiqueb cloisons / maisons masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,Paris, 1951· numérisation poesies.net· Sources