Poésies posthumes, 1857· A Aimée d’Alton
Stances
Je méditais, courbé‖ sur un volume antique,Les dogmes de Platon‖ et les lois du Portique.Je voulus de la vie‖ essayer le fardeau.Aussi bien, j’étais las‖ des loisirs de l’enfance,Et j’entrai, sur les pas‖ de la belle espérance,Dans ce monde nouveau.
Souvent on m’avait dit :‖ « Que ton âge a de charmes !Tes yeux, heureux enfant,‖ n’ont point d’amères larmes,Seule la volupté‖ peut t’arracher des pleurs. »Et je disais aussi :‖ « Que la jeunesse est belle !Tout rit à ses regards ;‖ tous les chemins, pour elle,Sont parsemés de fleurs ! »
Cependant, comme moi‖ tout brillants de jeunesse,Des convives chantaient,‖ pleins d’une douce ivresse ;Je leur tendis la main,‖ en m’avançant vers eux :« Amis, n’aurai-je pas‖ une place à la fête ? »Leur dis-je — Et pas un seul‖ ne détourna la têteEt ne leva les yeux !
Je m’éloignai pensif,‖ la mort au fond de l’âme.Alors, à mes regards‖ vint s’offrir une femme.Je crus que dans ma nuit‖ un ange avait passé.Et chacun admirait‖ son souris plein de charme ;Mais il me fit horreur !‖ car jamais une larmeNe l’avait effacé.
« Dieu juste ! m’écriai-je,‖ à ma soif dévoranteLe désert n’offre point‖ de source bienfaisante.Je suis l’arbre isolé‖ sur un sol malheureux,Comme en un vaste exil,‖ placé dans la nature ;Elle n’a pas d’écho‖ pour ma voix qui murmureEt se perd dans les cieux.
Quel mortel ne sait pas,‖ dans le sein des orages,Où reposer sa tête,‖ à l’abri des naufrages ?Et moi, jouet des flots,‖ seul avec mes douleurs,Aucun navire ami‖ ne vient frapper ma vue,Aucun, sur cette mer‖ où ma barque est perdue,Ne porte mes couleurs.
O douce illusion !‖ berce-moi de tes songes ;Demandant le bonheur‖ à tes riants mensonges,Je me sauve en tremblant‖ de la réalité ;Car, pour moi, le printemps‖ n’a pas de doux ombrage ;Le soleil est sans feux,‖ l’Océan sans rivage,Et le jour sans clarté ! »
Ainsi, pour égayer‖ son ennui solitaire,Quand Dieu jeta le mal‖ et le bien sur la terre,Moi, je ne pus trouver‖ que ma part de douleur ;Convive repoussé‖ de la fête publique,Mes accents troubleraient‖ l’harmonieux cantiqueDes enfants du Seigneur.
Ah ! si je ressemblais‖ à ces hommes de pierreQui, cherchant l’ombre amie‖ et fuyant la lumière,Ont trouvé dans le vice‖ un facile plaisir ! —Ceux-là vivent heureux !‖ — Mais celui qui dans l’âmeGarde quelque lueur‖ d’une plus noble flamme,Celui-là doit mourir.
L’ennui, vautour affreux,‖ l’a marqué pour sa proie ;Il trouve son tourment‖ dans la commune joie ;Respirant dans le ciel‖ tous les feux de l’enfer,Le bonheur n’est pour lui‖ qu’un horrible mélange,Car le miel le plus doux‖ sur ses lèvres se changeEn un breuvage amer.
Jusqu’au jour où d’ennui‖ son âme dévoréeTrouve pour reposer‖ quelque tombe ignorée,Et retourne au néant,‖ d’où l’homme était venu ;Comme un poison brûlant,‖ renfermé dans l’argile,Fermente, et brise enfin‖ le vase trop fragileQui l’avait contenu.
1835.
Versification
- Forme
- 11 sizains (sizains)
- Rimes
- 11(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (55 de 12, 11 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 11 sizains
- Mots à la rime
- a antique / Portique féminine, classiqueb fardeau / nouveau masculine, classiquec l’enfance / espérance féminine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquec belle / elle féminine, classiquea jeunesse / ivresse féminine, classiqueb eux / yeux masculine, classiquec fête / tête féminine, classiquea l’âme / femme féminine, classiqueb passé / effacé masculine, classiquec charme / larme féminine, classiquea dévorante / bienfaisante féminine, classiqueb malheureux / cieux masculine, classiquec nature / murmure féminine, classiquea orages / naufrages féminine, classiqueb douleurs / couleurs masculine, classiquec vue / perdue féminine, classiquea songes / mensonges féminine, classiqueb réalité / clarté masculine, classiquec ombrage / rivage féminine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb douleur / Seigneur masculine, classiquec publique / cantique féminine, classiquea pierre / lumière féminine, classiqueb plaisir / mourir masculine, classiquec l’âme / flamme féminine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb l’enfer / amer masculine, classiquec mélange / change féminine, classiquea dévorée / ignorée féminine, classiqueb venu / contenu masculine, classiquec l’argile / fragile féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,Paris, 1951· numérisation poesies.net· Sources