Premières poésies, 1835· Chansons à mettre en musique Et fragments
Ballade à la lune
C'était, dans la nuit brune,Sur le clocher jauni,La lune,Comme un point sur un i.
Lune, quel esprit sombrePromène au bout d'un fil,Dans l'ombre,Ta face et ton profil ?
Es-tu l'œil du ciel borgne ?Quel chérubin cafardNous lorgneSous ton masque blafard ?
N'es-tu rien qu'une boule ?Qu'un grand faucheux bien grasQui rouleSans pattes et sans bras ?
Es-tu, je t'en soupçonne,Le vieux cadran de ferQui sonneL'heure aux damnés d'enfer ?
Sur ton front qui voyage,Ce soir ont-ils comptéQuel âgeA leur éternité ?
Est-ce un ver qui te rongeQuand ton disque noirciS'allongeEn croissant rétréci ?
Qui t'avait éborgnéeL'autre nuit ? T'étais-tuCognéeA quelque arbre pointu ?
Car tu vins, pâle et morne,Coller sur mes carreauxTa corne,A travers les barreaux.
Va, lune moribonde,Le beau corps de PhœbéLa blondeDans la mer est tombé.
Tu n'en es que la face,Et déjà, tout ridé,S'effaceTon front dépossédé.
Rends-nous la chasseresse,Blanche, au sein virginal,Qui presseQuelque cerf matinal !
Oh ! sous le vert plataneSous les frais coudriers,Diane,Et ses grands lévriers !
Le chevreau noir qui doute,Pendu sur un rocher,L'écoute,L'écoute s'approcher.
Et, suivant leur curées,Par les vaux, par les blés,Les prées,Ses chiens s'en sont allés.
Oh ! le soir, dans la brise,Phœbé, sœur d'Apollo,SurpriseA l'ombre, un pied dans l'eau !
Phœbé qui, la nuit close,Aux lèvres d'un bergerSe pose,Comme un oiseau léger.
Lune, en notre mémoire,De tes belles amoursL'histoireT'embellira toujours.
Et toujours rajeunie,Tu seras du passantBénie,Pleine lune ou croissant.
T'aimera le vieux pâtre,Seul, tandis qu'à ton frontD'albâtreSes dogues aboieront.
T'aimera le piloteDans son grand bâtiment,Qui flotte,Sous le clair firmament !
Et la fillette presteQui passe le buisson,Pied leste,En chantant sa chanson.
Comme un ours à la chaîne,Toujours sous tes yeux bleusSe traîneL'Océan monstrueux.
Et qu'il vente ou qu'il neige,Moi-même, chaque soir,Que fais-je,Venant ici m'asseoir ?
Je viens voir à la brune,Sur le clocher jauni,La luneComme un point sur un i.
Peut-être quand déchanteQuelque pauvre mari,Méchante,De loin tu lui souris.
Dans sa douleur amère,Quand au gendre béniLa mèreLivre la clef du nid,
Le pied dans sa pantoufle,Voilà l'époux tout prêtQui souffleLe bougeoir indiscret.
Au pudique hyménéeLa vierge qui se croitMenée,Grelotte en son lit froid,
Mais monsieur tout en flammeCommence à rudoyerMadame,Qui commence à crier.
« Ouf ! dit-il, je travaille,Ma bonne, et ne fais rienQui vaille ;Tu ne te tiens pas bien. »
Et vite il se dépêche.Mais quel démon cachéL'empêcheDe commettre un péché ?
« Ah ! dit-il, prenons garde.Quel témoin curieuxRegardeAvec ces deux grands yeux ? »
Et c'est, dans la nuit brune,Sur son clocher jauni,La luneComme un point sur un i.
Versification
- Forme
- 34 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 34(abab)
- Mètre
- Hexasyllabes et dissyllabes (102 de 6, 34 de 2)· profil 2, 6
- Strophes
- 34 quatrains
- Mots à la rime
- a brune / lune féminine, classiqueb jauni / i masculine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb fil / profil masculine, classiquea borgne / lorgne féminine, classiqueb cafard / blafard masculine, classiquea boule / roule féminine, classiqueb gras / bras masculine, classiquea soupçonne / sonne féminine, classiqueb fer / d'enfer masculine, classiquea voyage / âge féminine, classiqueb compté / éternité masculine, classiquea ronge / S'allonge féminine, classiqueb noirci / rétréci masculine, classiquea éborgnée / Cognée féminine, classiqueb T'étais-tu / pointu masculine, classiquea morne / corne féminine, classiqueb carreaux / barreaux masculine, classiquea moribonde / blonde féminine, classiqueb Phœbé / tombé masculine, classiquea face / S'efface féminine, classiqueb ridé / dépossédé masculine, classiquea chasseresse / presse féminine, classiqueb virginal / matinal masculine, classiquea platane / Diane féminine, classiqueb coudriers / lévriers masculine, classiquea doute / L'écoute féminine, classiqueb rocher / s'approcher masculine, classiquea curées / prées féminine, classiqueb blés / allés masculine, classiquea brise / Surprise féminine, classiqueb d'Apollo / l'eau masculine, classiquea close / pose féminine, classiqueb berger / léger masculine, classiquea mémoire / L'histoire féminine, classiqueb amours / toujours masculine, classiquea rajeunie / Bénie féminine, classiqueb passant / croissant masculine, classiquea pâtre / D'albâtre féminine, classiqueb front / aboieront masculine, classiquea pilote / flotte féminine, classiqueb bâtiment / firmament masculine, classiquea preste / leste féminine, classiqueb buisson / chanson masculine, classiquea chaîne / traîne féminine, classiqueb bleus / monstrueux masculine, classiquea neige / fais-je féminine, classiqueb soir / m'asseoir masculine, classiquea déchante / Méchante féminine, classiqueb mari / souris masculine, non classiquea amère / mère féminine, classiqueb béni / nid masculine, non classiquea pantoufle / souffle féminine, classiqueb prêt / indiscret masculine, classiquea hyménée / Menée féminine, classiqueb croit / froid masculine, classiquea flamme / Madame féminine, classiqueb rudoyer / crier masculine, classiquea travaille / vaille féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea dépêche / L'empêche féminine, classiqueb caché / péché masculine, classiquea garde / Regarde féminine, classiqueb curieux / yeux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premières poésies, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources