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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Premières poésies, 1835

Les secrètes pensées de Rafael

Gentilhomme français

Alfred de Musset· Fragment· strophes variées, alexandrins, 139 vers

Ô vous, race des dieux,‖ phalange incorruptible,Électeurs brevetés‖ des morts et des vivants ;Porte-clefs éternels‖ du mont inaccessible,Guindés, guédés, bridés,‖ confortables pédants !Pharmaciens du bon goût,‖ distillateurs sublimes,Seuls vraiment immortels,‖ et seuls autorisés ;Qui, d'un bras dédaigneux,‖ sur vos seins magnanimes,Secouant le tabac‖ de vos jabots usés,Avez toussé, — soufflé,‖ — passé sur vos lunettesUn parement brossé,‖ pour les rendre plus nettes,Et, d'une main soigneuse‖ ouvrant l'in-octavo,Sans partialité,‖ sans malveillance aucune,Sans vouloir faire cas‖ ni des ha ! ni des ho !Avez lu posément —‖ la Ballade à la lune ! ! !

Maîtres, maîtres divins,‖ où trouverai-je, hélas !Un fleuve où me noyer,‖ une corde où me pendre,Pour avoir oublié‖ de faire écrire au bas :Le public est prié‖ de ne pas se méprendre…Chose si peu coûteuse‖ et si simple à présent,Et qu'à tous les piliers‖ on voit à chaque instant !Ah ! povero, ohimè !‖ — Qu'a pensé le beau sexe ?On dit, maîtres, on dit‖ qu'alors votre sourcil,En voyant cette lune,‖ et ce point sur cet i,Prit l'effroyable aspect‖ d'un accent circonflexe !

Et vous, libres penseurs,‖ dont le sobre dînerEst un conseil d'État,‖ — immortels journalistes !Vous qui voyez encor,‖ sur vos antiques listes,Errer de loin en loin‖ le nom d'un abonné !Savez-vous le Pater,‖ et les péchés des autresOnt-ils grâce à vos yeux ;‖ quand vous comptez les vôtres ?— Ô vieux sir John Falstaff !‖ quel rire eût soulevéTon large et joyeux corps,‖ gonflé de vin d'Espagne,En voyant ces buveurs,‖ troublés par le champagne,Pour tuer une mouche‖ apporter un pavé !

Salut, jeunes champions‖ d'une cause un peu vieille,Classiques bien rasés,‖ à la face vermeille,Romantiques barbus,‖ aux visages blêmis !Vous qui des Grecs défunts‖ balayez le rivage,Ou d'un poignard sanglant‖ fouillez le moyen âge,Salut ! — J'ai combattu‖ dans vos camps ennemis.Par cent coups meurtriers‖ devenu respectable,Vétéran, je m'assois‖ sur mon tambour crevé.Racine, rencontrant‖ Shakspeare sur ma table,S'endort près de Boileau‖ qui leur a pardonné.

Mais toi, moral troupeau,‖ dont la docte cervelleS'est séchée en silence‖ aux leçons de Thénard,Enfants régénérés‖ d'une mère immortelle,Qui savez parler vers,‖ prose et naïf dans l'art,Ô jeunesse du siècle !‖ intrépide jeunesse !Quitteras-tu pour moi‖ le Globe ou les Débats ?Lisez un paresseux,‖ enfant de la paresse…Muse, reprends ta lyre,‖ et rouvre-moi tes bras.

France, ô mon beau pays !‖ j'ai de plus d'un outrageOffensé ton céleste,‖ harmonieux langage,Idiome de l'amour,‖ si doux qu'à le parlerTes femmes sur la lèvre‖ en gardent un sourire ;Le miel le plus doré‖ qui sur la triste lyreDe la bouche et du cœur‖ ait pu jamais couler !Mère de mes aïeux,‖ ma nourrice et ma mère,Me pardonneras-tu ?‖ Serai-je digne encorDe faire sous mes doigts‖ vibrer la harpe d'or ?Ce ne sont plus les fils‖ d'une terre étrangèreQue je veux célébrer,‖ ô ma belle cité !Je ne sortirai pas‖ de ce bord enchantéOù, près de ton palais,‖ sur ton fleuve penchée,Fille de l'Occident,‖ un soir tu t'es couchée…

Lecteur, puisqu'il faut bien‖ qu'à ce mot redoutéTôt ou tard, à présent,‖ tout honnête homme en vienne,C'est, après le dîner,‖ une faiblesse humaineQue de dormir une heure‖ en attendant le thé.Vous le savez, hélas !‖ alors que les gazettesRessemblent aux greniers‖ dans les temps de disettes,Ou lorsque, par malheur,‖ on a, sans y penser,Ouvert quelque pamphlet‖ fatal à l'insomnie,Quelques Mémoires sur‖*** — Essai de poésie…— Ô livres précieux !‖ serait-ce vous blesserQue de poser son front‖ sur vos célestes pages,Tandis que du calice‖ embaumé de l'opium,Comme une goutte d'eau‖ qu'apportent les oragesTombe ce fruit des cieux‖ appelé somnium !Depuis un grand quart d'heure‖ incliné sur sa chaise,Rafael (mon héros‖) sommeillait doucement.Remarquez bien, lecteur,‖ et ne vous en déplaise,Que c'est tout l'opposé‖ d'un héros de roman.Ses deux bras sont croisés ;‖ — une ample redingote,Simplicité touchante,‖ enferme sous ses plisSon corps plus délicat‖ qu'un menton de dévote,Et ses membres vermeils‖ par le bain assouplis.Dans ses cheveux, huilés‖ d'un baptême à la rose,Le zéphir mollement‖ balance ses pieds nus,Et son barbet grognon,‖ qui près de lui repose,Supporte fièrement‖ ses deux pieds étendus ;Tandis qu'à ses côtés,‖ sous le vase d'albâtreOù dort dans les glaçons‖ le bourgogne mousseux,Le pudding entamé,‖ de sa flamme bleuâtre,Salamandre joyeuse,‖ égaye encor les yeux.Son parfum, qui se mêle‖ au tabac de Turquie,Croise autour des lambris‖ son brouillard azuré,Qui s'enfuit comme un songe,‖ et s'éteint par degré.

Trois cigares le soir,‖ quand le jeu vous ennuie,Son un moyen divin‖ pour mettre à mort le temps.Notre âme (si Dieu veut‖ que nous ayons une âme)N'est pas assurément‖ une plus douce flamme,Un feu plus vif, formé‖ de rayons plus ardents,Que ce sylphe léger‖ qui plonge et se balanceDans le bol où le punch‖ rit sur son trépied d'or.Le grog est fashionable,‖ et le vieux vin de FranceRéveille au fond du cœur‖ la gaîté qui s'endort.— Mais quel homme, fût-il‖ né dans la SibérieDes baisers engourdis‖ de deux êtres glacés ;Eût-on sous un cilice‖ étouffé de sa vieLa sève languissante‖ et les germes usés ;Se fût-il dans la cendre‖ abreuvé dès l'enfanceDe végétaux sans suc‖ et d'herbes sans chaleur ;Quel homme, au triple aspect‖ du punch, du vin de France,Et du cigarero,‖ ne sentirait son cœur,Plein d'une joie ardente‖ et d'une molle ivresse,S'ouvrir au paradis‖ des rêves de jeunesse ?…Reine, reine des cieux,‖ ô mère des amours,Noble, pâle beauté,‖ douce Aristocratie !Fille de la richesse…‖ ô toi, toi qu'on oublie,Que notre pauvre France‖ aimait dans ses vieux jours !Toi que jadis, du haut‖ de son paratonnerre,Le roturier Franklin‖ foudroya sur la terreOù le colon grillé‖ gouverne en libertéSes noirs, et son tabac‖ par les lois prohibé ;Toi qui créas Paris,‖ tuas Athène et Sparte,Et, sous le dais sanglant‖ de l'impérial pavois,Comme autrefois César,‖ endormis BonaparteAux murmures lointains‖ des peuples et des rois ! —Toi qui, dans ton printemps,‖ de roses couronnée,Et comme Iphigénie,‖ à l'autel entraînée,Jeune, tombas frappée‖ au cœur d'un coup mortel…— As-tu quitté la terre‖ et regagné le ciel ?Nous te retrouverons,‖ perle de Cléopâtre,Dans la source féconde,‖ à la teinte rougeâtre,Qui dans ses flots profonds‖ un jour te consuma…

« Hé ! hé ! dit une voix,‖ parbleu ! mais le voilà.— Messieurs, dit Rafael ;‖ entrez, j'ai fait un somme. »

1831

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
16[abab] 15[aa] 11[abba]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a incorruptible / inaccessible féminine, classiqueb vivants / pédants masculine, classiquec sublimes / magnanimes féminine, classiqued autorisés / usés masculine, classiquee lunettes / nettes féminine, classiquef l'in-octavo / ho masculine, classiqueg aucune / lune féminine, classiquea hélas / bas masculine, classiqueb pendre / méprendre féminine, classiquec présent / instant masculine, classiqued sexe / circonflexe féminine, classiquee sourcil / i masculine, non classiquea dîner / abonné masculine, non classiqueb journalistes / listes féminine, classiquec autres / vôtres féminine, classiqued soulevé / pavé masculine, classiquee d'Espagne / champagne féminine, classiquea vieille / vermeille féminine, classiqueb blêmis / ennemis masculine, classiquec rivage / âge féminine, classiqued respectable / table féminine, classiquee crevé / pardonné masculine, classiquea cervelle / immortelle féminine, classiqueb Thénard / l'art masculine, classiquec jeunesse / paresse féminine, classiqued Débats / bras masculine, classiquea outrage / langage féminine, classiqueb parler / couler masculine, classiquec sourire / lyre féminine, classiqued mère / étrangère féminine, classiquee encor / d'or masculine, classiquef cité / enchanté masculine, classiqueg penchée / couchée féminine, classiquea redouté / thé masculine, classiqueb vienne / humaine féminine, classiquec gazettes / disettes féminine, classiqued penser / blesser masculine, classiquee l'insomnie / poésie féminine, classiquef pages / orages féminine, classiqueg l'opium / somnium masculine, classiqueh chaise / déplaise féminine, classiquei doucement / roman masculine, non classiquej redingote / dévote féminine, classiquek plis / assouplis masculine, classiquel rose / repose féminine, classiquem nus / étendus masculine, classiquen d'albâtre / bleuâtre féminine, classiqueo mousseux / yeux masculine, classiquep Turquie / ennuie féminine, classiqueq azuré / degré masculine, classiqueb temps / ardents masculine, classiquec âme / flamme féminine, classiqued balance / France féminine, classiquee d'or / s'endort masculine, non classiquef Sibérie / vie féminine, classiqueg glacés / usés masculine, classiqueh l'enfance / France féminine, classiquei chaleur / cœur masculine, classiquej ivresse / jeunesse féminine, classiquek amours / jours masculine, classiquel Aristocratie / oublie féminine, classiquem paratonnerre / terre féminine, classiquen liberté / prohibé masculine, classiqueo Sparte / Bonaparte féminine, classiquep pavois / rois masculine, classiqueq couronnée / entraînée féminine, classiquer mortel / ciel masculine, classiques Cléopâtre / rougeâtre féminine, classiquet consuma / voilà masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

139 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premières poésies, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources