Premières poésies, 1835
Octave
Ni ce moine rêveur,‖ ni ce vieux charlatan,N'ont deviné pourquoi‖ Mariette est mourante.Elle est frappée au cœur,‖ la belle indifférente ;Voilà son mal, — elle aime.‖ — Il est cruel pourtantDe voir entre les mains‖ d'un cafard et d'un âne,Mourir cette superbe‖ et jeune courtisane.Mais chacun a son jour,‖ et le sien est venu ;Pour moi, je ne crois guère‖ à ce mal inconnu.Tenez, — la voyez-vous,‖ seule, au pied de ces arbres,Chercher l'ombre profonde‖ et la fraîcheur des marbres,Et plonger dans le bain‖ ses membres en sueur ?Je gagerais mes os‖ qu'elle est frappée au cœur.Regardez : — c'est ici,‖ sous ces longues charmilles,Qu'hier encor, dans ses bras,‖ loin des rayons du jour,Ont pâli les enfants‖ des plus nobles familles.Là s'exerçait dans l'ombre‖ un redoutable amour ;Là, cette Messaline‖ ouvrait ses bras rapacesPour changer en vieillards‖ ses frêles favoris,Et, répandant la mort‖ sous des baisers vivaces,Buvait avec fureur‖ ses éléments chéris,L’or et le sang. —Hélas ! c’en est fait, Mariette,Maintenant te voilà‖ solitaire et muette.Tu te mires dans l'eau ;‖ sur ce corps si vantéTes yeux cherchent en vain‖ ta fatale beauté.Va courir maintenant‖ sur les places publiques.Tire par les manteaux‖ tes amants magnifiques.Ceux qui, l'hiver dernier,‖ t'ont bâti ton palais,T'enverront demander‖ ton nom par leurs valets.Le médecin s'éloigne‖ en haussant les épaules ;Il soupire, il se dit‖ que l'art est impuissant.Quant au moine stupide,‖ il ne sait que deux rôles,L'un pour le criminel,‖ l'autre pour l'innocent ;Et, voyant une femme‖ en silence s'éteindre,Ne sachant s'il devait‖ ou condamner ou plaindre,D'une bouche tremblante‖ il les a dits tous deux.Maria ! Maria !‖ superbe créature,Tu seras ce chasseur‖ imprudent que les dieuxAux chiens qu'il nourrissait‖ jetèrent en pâture.
Sous le tranquille abri‖ des citronniers en fleurs,L'infortunée endort‖ le poison qui la mine ;Et, comme Madeleine,‖ on voit sur sa poitrineRuisseler les cheveux‖ ensemble avec les pleurs.
Était-ce un connaisseur‖ en matière de femme,Cet écrivain qui dit‖ que, lorsqu'elle sourit,Elle vous trompe ; elle a‖ pleuré toute la nuit ?Ah ! s'il est vrai qu'un œil‖ plein de joie et de flamme,Une bouche riante,‖ et de légers propos,Cachent des pleurs amers‖ et des nuits de sanglots ;S'il est vrai que l'acteur‖ ait l'âme déchiréeQuand le masque est fardé‖ de joyeuses couleurs,Qu'est-ce donc quand la joue‖ est ardente et plombée,Quand le masque lui-même‖ est inondé de pleurs ?Je ne sais si jamais‖ l'éternelle justiceA du plaisir des dieux‖ fait un plaisir permis ;Mais, s'il m'était donné‖ de dire à quel suppliceJe voudrais condamner‖ mon plus fier ennemi,C'est toi, pâle souci‖ d'une amour dédaignée,Désespoir misérable‖ et qui meurs ignoré,Oui, c'est toi, ce serait‖ ta lame empoisonnéeQue je voudrais briser‖ dans un cœur abhorré !Savez-vous ce que c'est‖ que ce mal solitaire ?Ce qu'il faut en souffrir‖ seulement pour s'en taire ?Pour que toute une mer‖ d'angoisses et de mauxDemeure au fond du crâne,‖ entre deux faibles os ?…
Et comment voudrait-il,‖ l'insensé, qu'on le plaigne ?Sois méprisé d'un seul,‖ c'est à qui t'oubliera.D'ailleurs, l'inexorable‖ orgueil n'est-il pas là ?L'orgueil, qui craint les yeux,‖ et, sur son flanc qui saigne,Retient, comme César,‖ jusque sous le couteau,De ses débiles mains‖ les plis de son manteau..............................................................................Sur les flots engourdis‖ de ces mers indolentes,Le nonchalant Octave,‖ insolemment paré,Ferme et soulève, au bruit‖ des valses turbulentes,Ses yeux, ses beaux yeux bleus,‖ qui n'ont jamais pleuré.C'est un chétif enfant ;‖ — il commence à paraître,Personne jusqu'ici‖ ne l'avait aperçu.On raconte qu'un jour,‖ au pied de sa fenêtre,La belle Mariette‖ en gondole l'a vu.Une vieille ce soir‖ l'arrête à son passage :« Hélas ! a-t-elle dit‖ d'une tremblante voix,Elle voudrait vous voir‖ une dernière fois. »Mais Octave, à ces mots,‖ découvrant son visage,A laissé voir un front‖ où la joie éclatait :« Mariette se meurt !‖ est-on sûr qu'elle meure ?Dit-il. — Le médecin‖ lui donne encore une heure.— Alors, réplique-t-il,‖ porte-lui ce billet. »Il écrivit ces mots‖ du bout de son stylet :« Je suis femme, Maria ;‖ tu m'avais offensée.Je puis te pardonner,‖ puisque tu meurs par moi.Tu m'as vengée ! adieu.‖ — Je suis la fiancéeDe Petruccio Balbi‖ qui s'est noyé pour toi. »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5[abba] 13[aa] 10[abab] 1[abbaa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a charlatan / pourtant masculine, non classiqueb mourante / indifférente féminine, classiquec âne / courtisane féminine, classiqued venu / inconnu masculine, classiquee arbres / marbres féminine, classiquef sueur / cœur masculine, classiqueg charmilles / familles féminine, classiqueh jour / amour masculine, classiquei rapaces / vivaces féminine, classiquej favoris / chéris masculine, classiquek sang / Mariette / muette féminine, classiquel vanté / beauté masculine, classiquem publiques / magnifiques féminine, classiquen palais / valets masculine, classiqueo épaules / rôles féminine, classiquep impuissant / l'innocent masculine, classiqueq s'éteindre / plaindre féminine, classiquer deux / dieux masculine, classiques créature / pâture féminine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiqueb mine / poitrine féminine, classiquea femme / flamme féminine, classiqueb sourit / nuit masculine, classiquec propos / sanglots masculine, classiqued déchirée / plombée féminine, classiquee couleurs / pleurs masculine, classiquef justice / supplice féminine, classiqueg permis / ennemi masculine, non classiqueh dédaignée / empoisonnée féminine, classiquei ignoré / abhorré masculine, classiquej solitaire / taire féminine, classiquek maux / os masculine, classiquea plaigne / saigne féminine, classiqueb t'oubliera / là masculine, classiquec couteau / manteau masculine, classiqued indolentes / turbulentes féminine, classiquee paré / pleuré masculine, classiquef paraître / fenêtre féminine, classiqueg aperçu / vu masculine, classiqueh passage / visage féminine, classiquei voix / fois masculine, classiquej éclatait / billet / stylet masculine, classiquek meure / heure féminine, classiquel offensée / fiancée féminine, classiquem moi / toi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
93 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premières poésies, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources