Élégies nationales et satires politiques, 1826· Satires
Épître à M. de Villèle
1826
Ministre financier,‖ que la France révère,Que les heureux aînés‖ ont appelé leur père,Et qui, sachant que l’or‖ pourrait nous pervertir,Cherche de tous côtés‖ des gens à convertir ;Permets qu’émerveillé‖ de tes talens sublimes,Un enfant d’Apollon‖ t’adresse quelques rimes.Des Muses, il est vrai,‖ tu ne fais pas grand cas,Et la double colline‖ a pour toi peu d’appas ;On sait que tu n’as point,‖ expert en beau langageRimé l’Indifférence ou le Bois du Village ;Mais apprends que les vers‖ peuvent avoir leur prix,C’est par-là qu’on est grand‖ dans de petits écrits,Qu’on vit dans l’avenir,‖ et qu’un sage ministreN’est pas, après sa mort,‖ oublié comme un cuistre.
L’homme s’illustre en vain,‖ si la postéritéNe lit en de beaux vers‖ son immortalité ;Sans Homère, a-t-on dit,‖ qui connaîtrait Achille ?Baour, depuis long-temps,‖ a bien changé de style,Mais qui saurait sans lui,‖ dans des siècles nouveaux,Que Bonaparte fut,‖ et qu’il fut un héros ?
Ta splendeur, je l’avoue,‖ est plus durable encore,O toi dont le déclin‖ tarde à suivre l’aurore,Où pourras-tu trouver‖ un Baour pour chanterLe succès des grands coups‖ que tu sais méditer,Qui t’ait vu, te connaisse,‖ et dise qu’il t’admire,Ou sans rire soi-même,‖ ou sans prêter à rire ?
Sauf ces deux clauses-là,‖ tu pourras à ParisTrouver des vers flatteurs‖ cotés à très-bas prix ;Dans ce vaste comptoir‖ de toute renommée,On peut, au poids de l’or,‖ trouver delà fumée ;Au lieu d’un vil métal,‖ que d’honneur t’est offert !Si lu veux qu’on t’appelle‖ un Turgot, un Colbert,Ne te consume point‖ en bienfaits inutiles ;Ces titres à gagner‖ te seront très-faciles,Pour cinq cents francs au plus‖ on peut les accorder,Et même pour trois cents,‖ si tu sais marchander.Mais l’honneur, le pouvoir,‖ l’éclat qui t’environneMe donnent le désir‖ de chanter ta personne.Ne me dédaigne pas,‖ malgré tout ce qu’on dit,Mes vers sauront encor‖ te remettre en crédit.C’est en vain qu’un poëte‖ avait de ta cuisineEt de ton ministère‖ annoncé la ruine ;Ne t’en effraye point,‖ l’avenir incertainNe peut plus dévoiler‖ les arrêts du destin :Cependant si ton âme‖ en eut quelque tristesse,Je veux la ramener‖ aux jours de ta jeunesse,Et ranimant ton cœur,‖ qu’un présage a glacé,Rajeunir son espoir‖ de l’éclat du passé.Oui, je veux raconter‖ ton héroïque histoire,Je veux chanter les jours‖ si chers à ta mémoire,Où ton aspect saisit‖ d’un désir amoureuxLe cœur novice encor‖ d’une vierge aux doux yeux,Ton démon familier‖ y sera mis en scène,Je dirai tes succès‖ sur les bords de la Seine,Et comment ton grand nom,‖ d’un beau titre anobli,Fut proclamé vainqueur‖ au Château-Rivoli.
Mais aussi ta faveur‖ doit être mon salaire ;Mets-moi de ton écot ;‖ je puis au ministère,Comme ce Martignac‖ qu’on a déjà vanté,Entonner l’hymne auguste‖ à ta prospérité…Voudrais-tu, dès l’abord,‖ connaître ma personne ? —Je me nomme Beuglant :‖ à ce nom qui t’étonne ?
Peut-être il te souvient‖ que l’un de mes écritsFit rire à tes dépens‖ les cadets de Paris ;C’était, à ce qu’on trouve,‖ une pièce assez drôle,Et ta noble excellence‖ y jouait un beau rôle…Oh ! tu l’as fort bien pris ;‖ un autre aurait, dit-on,Mis l’ouvrage à l’index,‖ et l’auteur en prison ;Mais toi, quand un mouchard,‖ croyant faire œuvre pie,Du livre à peine éclos‖ te porta la copie,Tu ne dépêchas point‖ un mandat à l’auteur ;Mais tu ris en ta barbe‖ et dis : C’est un farceur !
C’était fort bien agir,‖ et ma reconnaissanceD’un poème déjà‖ t’a donné l’espérance ;En attendant le jour‖ désigné par le sort,Pour voir ou sa naissance,‖ ou peut-être sa mort,Je voudrais avec toi‖ jaser pour me distraire ;Histoire de parler,‖ car c’est peu nécessaire.Dans ce superbe hôtel,‖ où règne ton pouvoir,Qui t’étonne le plus ?‖ — Sans doute de t’y voir.En effet, quand bien loin‖ des bords de la Garonne,Le pays de Parny‖ vit ton humble personne,Quand, d’un maigre colon‖ aussi maigre employé,Tu vivais d’un travail‖ qui t’était mal payé,Pouvais tu, dans ton cœur,‖ d’une telle puissanceAccueillir la pensée‖ et gonfler l’espérance ?
Peut-être ! — Le génie‖ encore à son matin,Sait souvent pressentir‖ un sublime destin :On dit, que loin des jeux,‖ écolier solitaire,Bonaparte rêvait‖ l’empire de la terre,Et que de ses grandeurs‖ l’espoir audacieux,Comme un vaste tableau,‖ passait devant ses yeux.
Sauf la comparaison,‖ peut-être que toi-mêmeTu rêvas le pouvoir,‖ sinon le diadème ;Las d’exercer ton bras‖ sur des noirs révoltés,Souvent, tournant les yeux‖ vers nos bords regrettés,Tu pensas aux grandeurs,‖ et peut-être… à la gloire :La gloire !… Oh non, ce mot‖ n’a rien que d’illusoire,C’est un mot bien ronflant,‖ mais qui sonne le creux ;L’argent est plus solide,‖ et tinte beaucoup mieux.C’est ce que tu compris,‖ quand riche d’une épouseDes bords lointains du Cap,‖ tu revins à Toulouse ;Un si noble génie‖ en France replantéNe pouvait demeurer‖ en son obscurité.Élu maire, bientôt‖ l’amour de la patrieS’éveilla, comme un songe,‖ en ton âme attendrie,Et ce beau sentiment‖ l’échauffant par degrés,Tu rêvas le bonheur‖ de tes administrés ;Leur bourse cependant‖ étant fort aplatie,Tu pelotas d’abord,‖ en attendant partie,Comme l’on fait toujours ;‖ et de leur bien jaloux.Tu voulus commencer‖ par leur tâter le pouls .Tu n’en eus pas le temps,‖ car l’aveugle fortuneTe porta d’un seul coup‖ au pied de la tribune,Et fixant à la fois‖ tes vœux irrésolus,Te saisit au collet,‖ pour ne te quitter plus.
Alors de mieux en mieux :‖ bientôt le ministèreEnnoblit pour toujours‖ ta race roturière ;Avant toi sur ce siège‖ un autre était assis,Il partit, tu pris place ;‖ — Allons, saute marquis !C’est un grand pas de fait ;‖ ministre ! quel beau titre !Du bonheur des Français‖ te voilà donc l’arbitre ;Tu peux, jetant partout‖ de bienfaisans regards,Secourir le malheur,‖ et protéger les arts ;De la bonté royale,‖ auguste et digne organe,Le bien du malheureux‖ de ton pouvoir émane,Et le peuple en ses maux‖ t’invoquant nuit et jour,Entre le prince et toi‖ partage son amour.Cependant quelques sots‖ viennent se plaindre encore,Ils osent avancer‖ que ta dent nous dévore,Qu’un système nouveau,‖ fatal à nos rentiers,Alimenta la Seine‖ et garnit les greniers.Va, va, laisse crier‖ les badauds au scandale ;Tu peux dîner en paix,‖ c’est John Bull qui régale ;John Bull est un peu sot,‖ il fait beaucoup de bruit,Prend des airs mécontens,‖ qu’aucun effet ne suit.Parfois assez rétif,‖ il se laisse, à vrai dire,Par le premier faquin‖ trop durement conduire.Jadis il a montré‖ qu’il était maître aussi,Mais les temps sont changés ;‖ vieux, il s’est adouci ;Oui, je l’ai dit souvent,‖ tout s’efface avec l’âge,Tout jusqu’à la vertu,‖ l’amour et le courage,Tout change et tout renaît ;‖ c’est un bien fait des cieux ;Jeune, l’homme triomphe,‖ il dort quand il est vieux.Mais, grand homme, à quoi tend‖ ce discours inutile ?Qu’importe que ton nom‖ soit blâmé par la ville,Qu’importe au denier trois‖ que tes effets soient bas,Et que John Bull se plaigne‖ ou ne se plaigne pas :Les empoigneurssont là,‖ si John Bull n’est pas sage,S’il siffle un peu trop fort,‖ on referme sa cage ;À présent, l’on craint peu‖ qu’ennemi du repos,Il aille renverser‖ tes tranquilles bureaux,Et brisant à la fois‖ des pouvoirs arbitraires,Crier : Chassez les huit !‖ dans tous les ministères :Le bon temps d’autrefois‖ est là qui le poursuit,Et son Croquemitaine‖ est arrivé sans bruit ;Le bon père Escobar,‖ revenu de sa fuite,Ami des rois français,‖ va régler leur conduite :Il est vrai que parfois,‖ passant un peu le but,Sa tendresse pour eux‖ a hâté leur salut ;Mais il revient enfin :‖ sa main qui te protègeContre les accidens‖ raffermira ton siège,Avec lui sans danger‖ tu régneras bientôt,Il ne faut pour cela‖ que baiser son ergot.
Versification
- Forme
- 10 distiquess (distiques)
- Rimes
- 82((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 10 distiquess
- Mots à la rime
- a révère / père féminine, classiqueb pervertir / convertir masculine, classiquec sublimes / rimes féminine, classiqued cas / d’appas masculine, classiquee langage / Village féminine, classiquef prix / écrits masculine, classiqueg ministre / cuistre féminine, classiquea postérité / immortalité masculine, classiqueb Achille / style féminine, classiquec nouveaux / héros masculine, classiquea encore / l’aurore féminine, classiqueb chanter / méditer masculine, classiquec t’admire / rire féminine, classiquea Paris / prix masculine, classiqueb renommée / fumée féminine, classiquec offert / Colbert masculine, classiqued inutiles / très-faciles féminine, classiquee accorder / marchander masculine, classiquef t’environne / personne féminine, classiqueg dit / crédit masculine, classiqueh cuisine / ruine féminine, classiquei incertain / destin masculine, classiquej tristesse / jeunesse féminine, classiquek glacé / passé masculine, classiquel histoire / mémoire féminine, classiquem amoureux / yeux masculine, classiquen scène / Seine féminine, classiqueo anobli / Château-Rivoli masculine, classiquea salaire / ministère féminine, classiqueb vanté / prospérité masculine, classiquec personne / t’étonne féminine, classiquea écrits / Paris masculine, classiqueb drôle / rôle féminine, classiquec dit-on / prison masculine, classiqued pie / copie féminine, classiquee l’auteur / farceur masculine, classiquea reconnaissance / l’espérance féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquec distraire / nécessaire féminine, classiqued pouvoir / voir masculine, classiquee Garonne / personne féminine, classiquef employé / payé masculine, classiqueg puissance / l’espérance féminine, classiquea matin / destin masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquec audacieux / yeux masculine, classiquea toi-même / diadème féminine, classiqueb révoltés / regrettés masculine, classiquec gloire / d’illusoire féminine, classiqued creux / mieux masculine, classiquee épouse / Toulouse féminine, classiquef replanté / obscurité masculine, classiqueg patrie / attendrie féminine, classiqueh degrés / administrés masculine, classiquei aplatie / partie féminine, classiquej jaloux / pouls masculine, classiquek fortune / tribune féminine, classiquel irrésolus / plus masculine, classiquea ministère / roturière féminine, classiqueb assis / marquis masculine, classiquec titre / l’arbitre féminine, classiqued regards / arts masculine, classiquee organe / émane féminine, classiquef jour / amour masculine, classiqueg encore / dévore féminine, classiqueh rentiers / greniers masculine, classiquei scandale / régale féminine, classiquej bruit / suit masculine, classiquek dire / conduire féminine, classiquel aussi / adouci masculine, classiquem l’âge / courage féminine, classiquen cieux / vieux masculine, classiqueo inutile / ville féminine, classiquep bas / pas masculine, classiqueq sage / cage féminine, classiquer repos / bureaux masculine, classiques arbitraires / ministères féminine, classiquet poursuit / bruit masculine, classiqueu fuite / conduite féminine, classiquev but / salut masculine, classiquew protège / siège féminine, classiquex bientôt / ergot masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Élégies nationales et satires politiques, Libraires du Palais-Royal, 1827· numérisation poesies.net· Sources