Élégies nationales et satires politiques, 1826· Élégies nationales
Fontainebleau
I
O mes concitoyens,‖ que notre histoire est belle !De quels récits brillans‖ elle enivre nos cœurs !Que de fois elle y va,‖ par ses accens vainqueurs,D’un courage endormi‖ réveiller l’étincelle !Dans ses feuillets brûlans‖ si l’œil erre parfois,Un charme impérieux‖ de plus en plus l’engage,Et l’entraîne de page en page,De triomphe en triomphe,‖ et d’exploits en exploits :On ne respire plus ;‖ la paupière attendrieRoule une larme de plaisir,Et, plein du noble orgueil‖ qui vient de le saisir,Tout le Français palpite,‖ et dit : « C’est ma patrie ! » !Mais, plus on fut sensible‖ à ses honneurs passés »Plus du revers qui suit‖ la lecture est amère ;Plus on gémit de voir‖ ses beaux jours effacés,Et ses aigles sacrés‖ traînés dans la poussière.Que l’on maudit alors‖ les citoyens ingrats !Qui trafiquèrent de ses larmes ;Car en ce temps l’honneur‖ ne quitta point ses armes,Et son abaissement‖ ne la dégrada pas :Non, ses mourans efforts,‖ consignés dans l’histoire,Y brilleront d’assez d’éclatPour lui recomposer‖ une nouvelle gloire :Mais, pour les hommes vils‖ qui vendirent l’état,Clio gardera-t-elle‖ une page assez noire ?Ah ! si du dernier scélérat,Dans ses tableaux vengeurs‖ la place est assignée,Plus bas, plus bas encor,‖ qu’elle ose les placer ;Et, quel que soit leur rang,‖ que la page indignéeNe reçoive leurs noms,‖ que pour les dénoncer !
II
Oui, sans la trahison‖ de ces hommes perfides,Qui, par l’or des tyrans‖ depuis long-temps soumis,Livrèrent, sans combats,‖ au joug des ennemisLeurs concitoyens intrépides,Contre nos légions,‖ en vain les potentatsEussent amoncelé‖ des millions de soldats…Loin des nobles remparts‖ promis à la vengeanceOn eût vu, sans honneur,‖ s’éloigner leurs drapeaux,Ou leur barbare espoir‖ n’eût conquis dans la France,Que des prisons et des tombeaux.
Infructueux efforts des braves !Coups d’un bras affaibli,‖ dont le glaive est brisé !Derniers élancemens‖ d’un courage épuisé,Qui se débat dans les entraves !…Que pouviez-vous, hélas !‖ contre le sort cruel,Quand il eut prononcé‖ son arrêt inflexible ?…La chute est belle, mais terriblePour celui qui tombe du ciel !
O Français ! cette lutte‖ avec la destinée,Conserva cependant‖ votre honneur tout entier ;Et plus d’une grande journée,Vint joindre à des cyprès‖ un éclatant laurier :Jamais, en vos jours de victoire,Il n’eût été si noble‖ et si bien mérité,…Tant votre défaite eut de gloire,Votre chute de majesté !
III
Mais silence ! silence !‖ une imposante imageSe déroule devant nos yeux ;L’aigle national,‖ précipité des cieux,Se débat au sein de l’orage ;Frappé d’un trait empoisonné,Bientôt il roule dans la poudre,A son ongle échappe la foudre,Et son front s’est découronné.
Ne cherchez plus aux cieux‖ le héros, que naguèreLe sort intronisa‖ roi des rois de la terre ;Ce sceptre colossal‖ est tombé de ses mains :Et l’on ne verra plus,‖ au signal qu’il leur donne,Se prosterner devant son trône,toute une cour de souverains.
C’est en vain qu’il menace‖ et qu’il résiste encore,Sa grandeur a passé‖ comme un vain météore,Comme un son qui dans l’air‖ a long-temps éclaté ;Peut-être que ce bruit,‖ de la puissance humaine,Avait frappé l’écho‖ d’une rive lointaine…Mais les vents ont tout emporté !
Il est temps ! il est temps !‖ jetez des cris d’ivresse,Rois, qui rampiez à ses genoux ;Vengez-vous de votre bassesseEn le rabaissant jusqu’à vous !Il s’est livré lui-même‖ à la fureur commune,Osez le déchirer…‖ car il est sans appui ;Et les lâches flatteurs‖ qui grandirent sous lui,L’ont renié dans l’infortune !
IV
Napoléon frémit,‖ mais n’est point abattu…Car, qui peut imposer‖ de borne à l’espérance ?Il croit à sa fortune,‖ il croit à la vengeance,Et de mille pensers‖ son cœur est combattu :Il semble cependant‖ qu’une plus vive flamme !Rallume son courage‖ au milieu des revers,Et que l’adversité‖ qui frappe sur son âmeEn ait fait jaillir des éclairs :« Amis, dit-il, un jour‖ viendra pour la vengeance,Puisque la trahison‖ la livre à ses tyrans,Craignons de déchirer la FranceEn la défendant plus long-temps :À notre épuisement,‖ qu’on croit une défaite,L’Italie offre encore‖ une noble retraite,Qu’on m’y suive et bientôt… »Il n’a point achevé.Car, au lieu d’enflammer,‖ il ne fait que confondre ;Et dans tous les regards,‖ qui craignent de répondre,Son œil cherchait l’espoir…‖ et ne l’a pas trouvé.
Infidèle à sa gloire,‖ en un moment flétrie,Un guerrier a livré‖ son maître et sa patrie ;On l’apprend… Aussitôt‖ tout est muet, glacé ;Soit découragement,‖ soit trahison, soit crainte,Par un souffle de mort‖ la valeur semble éteinte,Et dans des cœurs français‖ l’honneur semble effacé :Que peut Napoléon,‖ si rien ne le seconde ?Partout abandonné,‖ paralysé, trahi ;Il voit que c’en est fait,‖ que son règne est fini,Et d’un seul trait de plume‖ il abdique le monde !
V
Le héros va partir ;‖ mais il cherche des yeuxQuels seront les objets‖ de ses derniers adieux :Exilé loin d’un fils,‖ d’une épouse qu’il aime,Serait-il sans parens,‖ comme sans diadème ?Non ! près de lui restés,‖ quelques braves soldats,Pour la dernière fois‖ se pressent sur ses pas.Ces preux, feuillets vivans‖ d’une héroïque histoire,Semblent représenter‖ tout un siècle de gloire ;Et, de mille combats‖ magnanimes débris,Sur leurs corps mutilés‖ les porter tous écrits :Les voilà ses parens !‖ La voilà sa famille !Une larme muette‖ en leurs yeux roule et brille,Tous leurs fronts sont levés,‖ tous leurs bras étendusVers celui que sans doute‖ ils ne reverront plus…Touché de leur douleur,‖ que lui-même il partage,Napoléon s’arrête,‖ et leur tient ce langage :
« Soldats, cédant aux coups‖ du sort victorieux,J’abandonne l’empire,‖ et vous fais mes adieux ;J’ai guidé vos drapeaux aux champs de la victoire…M’avez-vous secondé ?‖… J’en appelle à l’histoire ! —Mais ces temps ne sont plus,‖ et trahissant leur foi,Tous les rois mes sujets‖ ont armé contre moi :Les Français aux tyrans‖ sont livrés par des traîtres,Et même quelques-uns‖ veulent de nouveaux maîtres :Long-temps peut-être encor‖ je pouvais avec vousDes destins conjurés‖ balancer le courroux,…Mais la France eût souffert,‖ et je lui sacrifieMa couronne, ma gloire,‖ et, s’il le faut, ma vie :Son bonheur est le mien…‖ Je pars ; vous, mes amis,Au monarque nouveau‖ demeurez tous soumis ;Ne plaignez pas mon sort ;‖ loin des honneurs suprêmesJe pourrai vivre heureux‖ si vous l’êtes vous-mêmes. —Mes ennemis diront‖ que j’aurais dû mourir,Mais il est d’un grand cœur‖ de savoir tout souffrir…D’ailleurs je puis encore‖ attendre quelque gloire :J’eus part à vos hauts faits,‖ j’en écrirai l’histoire. » !
« Je voudrais, sur mon cœur,‖ pouvoir vous presser tous,Votre aigle est près de moi,‖ je l’embrasse pour vous :Aigle, de nos exploits‖ sublime spectatrice,Que dans tout l’avenir‖ ce baiser retentisse ! —Vous, ne m’oubliez pas,‖ voilà mon dernier vœu…Mes amis ! mes enfans !‖ et toi, mon aigle… adieu ! »
VI
Tous les soldats debout‖ gémissaient sur leurs armes ;Le héros se dérobe‖ à leurs cris, à leurs larmes,Ce spectacle touchant,‖ ces sublimes douleurs,Aux étrangers présens‖ ont arraché des pleurs :O tableau déchirant !‖ ô regret magnanime !Celui qui vous causa‖ fut-il le dieu du crime ?Français, fut-il un monstre‖ au mal seul empressé ?Fut-il ?… mais il suffit…‖ Vos pleurs ont prononcé !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 16[abba] 8[abab] 1[ababab] 30[aa]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (132 de 12, 31 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a belle / l’étincelle féminine, classiqueb cœurs / vainqueurs masculine, classiquec parfois / exploits masculine, classiqued l’engage / page féminine, classiquee attendrie / patrie féminine, classiquef plaisir / saisir masculine, classiqueg passés / effacés masculine, classiqueh amère / poussière féminine, classiquei ingrats / pas masculine, classiquej larmes / armes féminine, classiquek l’histoire / gloire / noire féminine, classiquel d’éclat / l’état / scélérat masculine, classiquem assignée / indignée féminine, classiquen placer / dénoncer masculine, classiquea perfides / intrépides féminine, classiqueb soumis / ennemis masculine, classiquec potentats / soldats masculine, classiqued vengeance / France féminine, classiquee drapeaux / tombeaux masculine, classiquea braves / entraves féminine, classiqueb brisé / épuisé masculine, classiquec cruel / ciel masculine, classiqued inflexible / terrible féminine, classiquea destinée / journée féminine, classiqueb entier / laurier masculine, classiquec victoire / gloire féminine, classiqued mérité / majesté masculine, classiquea image / l’orage féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec empoisonné / découronné masculine, classiqued poudre / foudre féminine, classiquea naguère / terre féminine, classiqueb mains / souverains masculine, classiquec donne / trône féminine, classiquea encore / météore féminine, classiqueb éclaté / emporté masculine, classiquec humaine / lointaine féminine, équivalentea d’ivresse / bassesse féminine, classiqueb genoux / vous masculine, classiquec commune / l’infortune féminine, classiqued appui / lui masculine, classiquea abattu / combattu masculine, classiqueb l’espérance / vengeance féminine, classiquec flamme / âme féminine, classiqued revers / éclairs masculine, classiquef tyrans / long-temps masculine, classiqueg défaite / retraite féminine, classiqueh bientôt / achevé / trouvé masculine, classiquei confondre / répondre féminine, classiquea flétrie / patrie féminine, classiqueb glacé / effacé masculine, classiquec crainte / éteinte féminine, classiqued seconde / monde féminine, classiquee trahi / fini masculine, classiquea yeux / adieux masculine, classiqueb aime / diadème féminine, classiquec soldats / pas masculine, classiqued histoire / gloire féminine, classiquee débris / écrits masculine, classiquef famille / brille féminine, classiqueg étendus / plus masculine, classiqueh partage / langage féminine, classiquea victorieux / adieux masculine, classiqueb victoire / l’histoire féminine, classiquec foi / moi masculine, classiqued traîtres / maîtres féminine, classiquee vous / courroux masculine, classiquef sacrifie / vie féminine, classiqueg amis / soumis masculine, classiqueh suprêmes / vous-mêmes féminine, classiquei mourir / souffrir masculine, classiquej gloire / l’histoire féminine, classiquea tous / vous masculine, classiqueb spectatrice / retentisse féminine, classiquec vœu / adieu masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquec magnanime / crime féminine, classiqued empressé / prononcé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
163 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Élégies nationales et satires politiques, Libraires du Palais-Royal, 1827· numérisation poesies.net· Sources