Élégies nationales et satires politiques, 1826· Élégies nationales
L’Ile d’Elbe
Non loin des rivages de France,Il est une île au sein des mers :C’est là que veille l’espéranceEt le fléau de l’univers ;Et c’est là, qu’abusant‖ du droit de la victoire,On jeta le héros‖ poudreux et renversé,Pour l’y laisser vieillir‖ comme un glaive émoussé,Qui se ronge dans l’ombre,‖ et se rouille sans gloire.
Pourtant à l’exilé‖ la rigueur du destinN’a point encor ravi‖ l’aspect de la patrie,Et souvent à ses yeux‖ une rive chérieSe dessine incertaine‖ à l’horizon lointain.
Aussi, lorsque du soir‖ descend l’heure rêveuse,Il promène ses pas‖ près des flots azurés,Et sa pensée aventureuseVoltige avec ardeur‖ vers ces bords désirés.
Mais un jour que ses yeux,‖ rayonnans d’espérance,Avec plus de transport‖ dirigés vers la France,En cherchaient l’ombre vague‖ au bout de l’horizon :D’un sifflement lugubre‖ environnant sa tête,Une voix lui cria‖ du ton de la tempête :« Napoléon ! Napoléon ! » !
Cette exclamation,‖ pour tout autre effrayante,A retenti trois fois :‖ le héros étonnéL’entend ; et, de sa main brûlante,Soulève en murmurant‖ son front découronné.
Et la voix ironique‖ a repris la parole :Napoléon le grand,‖ qui t’arrête en ce lieu ?Qu’as-tu fait de cette auréole,Qui brillait à ton front‖ comme à celui d’un dieu ?Pourquoi donc par le temps‖ laisser ronger tes armes ?Pourquoi laisser couler‖ ton âme dans les larmes,Toi qui ne pus jamais‖ comprendre le repos ?…N’as-tu donc plus la main‖ qui lance le tonnerre ?N’as-tu plus le sourcil‖ qui fait trembler la terre ?N’as-tu plus le regard‖ qui produit les héros ? » !
« Serait-ce que ton bras‖ se lasse de la guerre,Ou tes amusemens‖ cessent-ils de te plaire ?Car dans tes loisirs autrefois,Tu jouais avec des couronnes ;Et l’univers vit à ta voixDes rois qui tombaient de leurs trônes,Et des soldats qui passaientrois.Depuis… » !
Napoléon a changé de visage ;« Qui que tu sois, dit-il,‖ cesse un cruel langage,
Il faut, pour m’outrager,‖ attendre mon trépas,L’enfer est contre moi,‖ mais ne prévaudra pas. » !
Audacieux mortel,‖ quelle est ton espérance ?Ta main paralysée‖ abdiqua la puissance,Songes-tu maintenant ?…
Pourquoi dissimuler ?…Au bruit de mon réveil,‖ l’univers peut trembler !
L’univers,… il rirait‖ de ta vaine menace.
Le succès, je l’espère,‖ absoudra mon audace ;Et tel événement,‖ en servant mes projets,Peut me placer plus haut‖ que je ne fus jamais.
Eh ! si toujours ton cœur‖ à la couronne aspire,Si c’est par lâcheté‖ que tu quittas l’empire,Honte à toi !…
Non ; plutôt honte à mes ennemis !
Car ils n’ont pas tenu‖ ce qu ils avaient promis :Par l’abdication‖ de toute ma puissance,Je croyais épargner‖ des malheurs à la France ;Mais j’eus tort seulement‖ de compter sur leur foi,Et le cri de mon peuple‖ est venu jusqu’à moi :Mon œil a vu d’ici‖ sa profonde misère,Ses triomphes livrés‖ à l’envie étrangère,Ses monumens détruits‖ et ses champs dévastés,La discorde, la haine‖ agitant ses cités,La trahison….
Pour lui que pourrait ta faiblesse ?Jadis il imposait‖ la chaîne qui le blesse,On lui rend maintenant‖ les maux qu’on a soufferts…Crains donc de le défendre,‖ et laisse lui ses fers !
Crainte, repos,… enfer‖ de toute âme brûlanteVictime d’une injuste loi,Le père des humains‖ tourne sa vue ardenteVers le séjour dont il fut roi ;Il voudrait, pénétrant‖ dans l’enceinte sacrée,Ressaisir son pouvoir‖ en dépit des destins :Mais un géant veille à l’entrée,Et la foudre luit dans ses mains.
La foudre, le géant,‖ qui d’une âme timideParalysent les faibles pas,Ne sont rien pour l’homme intrépideDont l’esclavage est le trépas :Le péril qui l’attend,‖ s’il veut briser sa chaîne,Ne fait, en l’indignant,‖ qu’aiguillonner son cœur ;Qu’importe que la mort‖ du vaincu soit la peine,Si le sceptre et la gloire‖ est le prix du vainqueur.
Bien plus,… de son courage,‖ ou bien de sa vengeance,Si déjà tout un peuple‖ attend sa délivrance,Un noble sentiment‖ par l’honneur inspiréL’appelle vers ceux qu’on opprime ;…Alors hésiter est un crime,Oser est un devoir sacré !
Par l’oubli des traités‖ on a brisé ma chaîne,On menace, en ces lieux,‖ mes jours, ma liberté :C’est du sang qu’il faudra…‖ le sort en est jeté. —Ah ! mon âme en frémit…‖ mais n’est point incertaine.L’imprudent qui m’a remplacé,Aux Français opprimés‖ a dit, pour qu’on le craigne.« Peuples, prosternez-vous !‖ je suis roi, car je règne ;» Votre empereur est renversé. » — !
Oui, j’abdiquai l’empire,‖ il en a l’avantage ;Mais je n’ai point de même‖ abdiqué mon courage,En siégeant à ma place‖ il a compté sans moi…Car, détrônant l’espoir‖ où son Orgueil se fonde,A mon tour je vais dire au monde :« Je suis vivant, donc je suis roi ! » !
Alors ta royauté‖ sera bien éphémère,Car la mort doit répondre‖ à tes prétentions ;Et tu verras tomber‖ ton aigle et son tonnerreSous le glaive des nations. —Mais, que dis-je ? La mort‖ n’est rien à ton courage !Le feu d’un grand dessein‖ dévore tout effroi ;A ta présomption‖ qu’importe un noir présage ?Tout ton destin t’enchaîne‖ et tu n’es plus à toi.
Le destin m’appartient,‖ et moi-même à la France ;C’est pour son bonheur seul‖ que j’emploierai toujoursMon glaive, mes vœux, ma vengeance,Et ce qui reste de mes jours.Va, quoique ta menace‖ ait annoncé l’orage,Une barque m’attend,‖ et tout est décidé…Mille peuples, en vain,‖ veillent sur mon passage…
Six cents Français et moi,‖ — l’équilibre est gardé !Mais toi, pour qui, dis-tu,‖ l’avenir se révèle ;Toi, dont la prophétie‖ est pour moi si cruelle,Quel est ton nom ? Viens-tu‖ des cieux, ou des enfers ?
Tu le sauras un jour ;‖ vas où le sort t’appelle :Je t’attends au-delà des mers !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 13[abab] 8[abba] 17[aa] 1[abbaa] 1[aabab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (101 de 12, 31 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a France / l’espérance féminine, classiqueb mers / l’univers masculine, classiquec victoire / gloire féminine, classiqued renversé / émoussé masculine, classiquea destin / lointain masculine, classiqueb patrie / chérie féminine, classiquea rêveuse / aventureuse féminine, classiqueb azurés / désirés masculine, classiquea d’espérance / France féminine, classiqueb l’horizon / Napoléon masculine, classiquec tête / tempête féminine, classiquea effrayante / brûlante féminine, classiqueb étonné / découronné masculine, classiquea parole / auréole féminine, classiqueb lieu / dieu masculine, classiquec armes / larmes féminine, classiqued repos / héros masculine, classiquee tonnerre / terre féminine, classiquea guerre / plaire féminine, classiqueb autrefois / voix masculine, classiquec couronnes / trônes féminine, classiqued passaientrois / trépas / pas masculine, équivalentea Depuis / visage / langage féminine, classiquea espérance / puissance féminine, classiquea maintenant / dissimuler / trembler masculine, classiquea menace / audace féminine, classiqueb projets / jamais masculine, classiquea aspire / l’empire féminine, classiquea toi / ennemis / promis masculine, classiqueb puissance / France féminine, classiquec foi / moi masculine, classiqued misère / étrangère féminine, classiquee dévastés / cités masculine, classiquea trahison / faiblesse / blesse féminine, classiqueb soufferts / fers masculine, classiquea brûlante / ardente féminine, classiqueb loi / roi masculine, classiquec sacrée / l’entrée féminine, classiqued destins / mains masculine, classiquea timide / intrépide féminine, classiqueb pas / trépas masculine, classiquec chaîne / peine féminine, classiqued cœur / vainqueur masculine, classiquea vengeance / délivrance féminine, classiqueb inspiré / sacré masculine, classiquec opprime / crime féminine, classiquea chaîne / incertaine féminine, classiqueb liberté / jeté masculine, classiquec remplacé / renversé masculine, classiqued craigne / règne féminine, classiquea l’avantage / courage féminine, classiqueb moi / roi masculine, classiquec fonde / monde féminine, classiquea éphémère / tonnerre féminine, classiqueb prétentions / nations masculine, classiquec courage / présage féminine, classiqued effroi / toi masculine, classiquea France / vengeance féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquec l’orage / passage féminine, classiqued décidé / gardé masculine, classiqueb révèle / cruelle / t’appelle féminine, classiquec enfers / mers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Élégies nationales et satires politiques, Libraires du Palais-Royal, 1827· numérisation poesies.net· Sources