Élégies nationales et satires politiques, 1826· Élégies nationales
La Victoire
I
Au sein des vastes mers,‖ un aride rivage,Contre qui vient mugir‖ la colère des flots,Se hérisse de rocs,‖ effroi des matelots,…Du Corse belliqueux‖ c’est le réduit sauvage :Là naguères le Sort,‖ allumant un flambeau,Du bord presque ignoré‖ consacra la mémoire ;C’est là qu’un jour on vit la gloireApparaître auprès d’un berceau.
C’était un jeune enfant :‖ d’une illustre naissanceRien à l’entour de lui‖ n’annonçait l’opulence ;Il sommeillait tranquille,‖ et l’arrêt du DestinN’avait point déposé‖ dans sa tremblante mainLe facile pouvoir‖ d’un sceptre héréditaire ;Rien qui d’un roi naissant‖ annonçât la splendeur.N’environnait sa couche,‖ où veillait une mère…Rien !… L’avenir tout seul‖ contenait sa grandeur !
La déesse, aux regards‖ de la mère étonnée,Déroula de son fils‖ toute la destinée,Et parmi des brouillards obscurs,Lui montra sur d’autres rivagesDes fêtes, des combats,‖ vaporeuses images,Qui dévoilaient les temps futurs :Ses avides regards‖ étaient fixés encore,Quand le divin tableau‖ tout à coup s’évapore ;Puis un funèbre son‖ retentit à l’entour…Elle écoute… ; ses yeux‖ se remplissent de larmes ; —C’était le bruit d’un salut d’armes,Et le roulement du tambour !
II
Qu’il fut doux, le premier sourireDe la tardive liberté !L’homme accueillit avec délireSa naissante divinité :Alors, dans le transport‖ d’une joie unanime,Aux rayons d’un nouveau soleil,La France s’éveilla,‖ comme d’un long sommeil :Ce fut un rêve encor…‖ mais il était sublime !
Que ce moment fut beau !‖ Que du peuple françaisL’espérance fut noble et fière !Qu’il fut prompt à saisir‖ cette pure lumière,Qui de ses yeux bientôt‖ disparut pour jamais ! —Alors, on vit surgir‖ un plus sombre génie ;Alors, on entendit‖ tout un peuple en courrouxCrier : Mort à la tyrannie !Les grands ne semblent grands‖ qu’aux hommes à genoux !Levons-nous !
La carrière des camps‖ s’ouvrit brillante encore ;Sortant de leur obscurité,D’héroïques talens‖ s’empressèrent d’écloreA la voix de la liberté :Mais, puissante au-dehors,‖ la patrie égaréePar ses fils au-dedans‖ se sentait déchirée ;Insigne révéré‖ d’une fausse grandeur,Un trône à tous les yeux‖ étalait sa splendeurMais sous la pourpre impérialeDes chaînes à ses mains‖ imprimaient leur affront,Et la couronne triomphaleCachait les maux sanglans‖ qui dévoraient son front.
La licence usurpa la placeDe la divine liberté ;Émerveillés de sa beauté,Les hommes marchaient sur sa trace…Mais ses sourires séducteursCachaient des pièges homicides,Et ses embrassemens perfidesÉtouffaient ses adorateurs !
III
Un régime nouveau,‖ favorable à la France,A ses fils désolés‖ ramena l’espérance,Sans ramener la liberté :Cependant d’un tyran‖ la tête abominableTeignit aussi de sang‖ l’échafaud redoutable,Que ses proscriptions‖ avaient alimenté !
A peine revenu‖ de ces horreurs profondes,Le vaisseau de l’état‖ voguait au gré des ondes,Et, privé de pilote,‖ abaissant son orgueil,Flottait de gouffre en gouffre‖ et d’écueil en écueil.Un grand homme paraît :‖ il commande à l’orage,Des passagers surpris‖ ranime le courage,Et tous ceux qu’il arrache‖ aux destins irrités,Pour prix de leur salut,‖ cèdent leurs libertés.
Brisant ces libertés,‖ qui n’étaient plus qu’un rêve,Sur le sceptre conquis‖ il dépose son glaive ;La France à lui s’enchaîne,‖ et grandit sous sa loi ;
Ainsi jadis, aux bords du Tibre,Il fallait des Brutus‖ avec le peuple-libre,Il fallut un César‖ avec le peuple-roi.Mais César se croit Dieu,‖ car il voit qu’on l’adore ;Au point le plus sublime,‖ il est trop bas encore ;Il se trouve a l’étroit‖ dans ses vastes états.Et, pour laisser régner‖ sa grandeur solitaire,Il voudrait étreindre la terre,…Dût-elle éclater dans ses bras.
Pour parvenir au but‖ où son orgueil aspire,Pour couvrir l’attentat‖ fait à la liberté ;Sur une autre divinitéIl concentre l’amour‖ des Français en délire :Aux sons du clairon belliqueux,Ils accoudent sous ses bannières ;Partout ils vont audacieuxBriguer ses faveurs meurtrières :Car pour prix d’un noble trépasElle leur offre de la gloire.C’est Bellone ! c’est la Victoire ;C’est la déesse des combats !
IV
La voyez-vous sans cesse,‖ animant leurs cohortes,Avec ses ailes d’or,‖ sur leurs pas s’élancer,Des cités leur ouvrir les portes,Et, comme la terreur,‖ souvent les devancer ;A leurs regards charmés,‖ oh ! qu’elle est douce et belle !Elle a des prix pour leurs exploits ;La flamme en ses yeux étincelle,Et ses yeux dévorent les rois !
Napoléon, dont le courageSut la fixer à ses drapeaux,Victorieux sur un rivage,Vole à des rivages nouveaux ;Image du dieu de la guerre,Sa force et son ardeur‖ grandissent sous les yeux ;Il marche, et tout s’enfuit :‖ son pied frappe la terreQui vomit des guerriers‖ sous ses pas belliqueux ;C’est son œil qui lance la foudre,Son bras qui fait briller l’acier,Et son aigle arrache à la poudreLe rameau sanglant du laurier !
Oh ! qui pourra chanter‖ ses conquêtes rapides ?Qui pourra consacrer‖ des accords assez beauxA ses actions intrépides,À ses exploits toujours nouveaux ? —Où sont ces ennemis,‖ qui, vainqueurs en idée,Se partageaient la France‖ en espoir dégradée…Demandez-en les noms‖ à la nuit des tombeaux !
V
Les Alpes… ne sont plus !‖ L’Italie… est vaincue !Le Brennus colossal‖ est dans Rome abattue !La balance d’airain,‖ qu’un glaive a fait baisser,Reçoit l’or, qu’en son sein‖ versent des mains dociles,Car elle n’a plus de CamillesAssez forts pour la renverser.
L’Égypte ! c’est l’Égypte !‖ — Et des bras intrépidesOnt conquis ces climats brûlans,Et le sang des fiers Musulmans,Engraisse les sables arides :De nos soldats vainqueurs‖ les déserts sont peuplés…Quarante siècles assemblés !Les contemplent des Pyramides !
Que dirai-je de plus ?‖… Tout a subi nos lois !…Les discordes partout‖ languissent étouffées ;Nos guerriers ont bravé‖ les chaleurs et les froids,Partout ils ont jeté‖ de superbes trophées,Et l’avenir s’effraie‖ en comptant leurs exploits.
VI
Comme au soleil couchant‖ cette ville étincelle !De ses grands monumens‖ que la structure est belle !L’or fait briller au loin‖ les toits de ses palais… —C’est Moscou ! c’est Moscou !‖-France, encor de la gloire !C’est le plus beau de tes succès !C’est Moscou ! quelle page‖ attachée à l’histoire !Que d’immortalité‖ dans ce cri de victoire !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 14[abba] 15[aa] 10[abab] 2[ababb] 1[ababccb] 1[abbacca] 1[ababa]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (92 de 12, 62 de 8, 1 de 3)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a rivage / sauvage féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquec flambeau / berceau masculine, classiqued mémoire / gloire féminine, classiquea naissance / l’opulence féminine, classiqueb Destin / main masculine, classiquec héréditaire / mère féminine, classiqued splendeur / grandeur masculine, classiquea étonnée / destinée féminine, classiqueb obscurs / futurs masculine, classiquec rivages / images féminine, classiqued encore / s’évapore féminine, classiquee l’entour / tambour masculine, classiquef larmes / d’armes féminine, classiquea sourire / délire féminine, classiqueb liberté / divinité masculine, classiquec unanime / sublime féminine, classiqued soleil / sommeil masculine, classiquea français / jamais masculine, classiqueb fière / lumière féminine, classiquec génie / tyrannie féminine, classiqued courroux / genoux / Levons-nous masculine, classiquea encore / d’éclore féminine, classiqueb obscurité / liberté masculine, classiquec égarée / déchirée féminine, classiqued grandeur / splendeur masculine, classiquee impériale / triomphale féminine, classiquef affront / front masculine, classiquea place / trace féminine, classiqueb liberté / beauté masculine, classiquec séducteurs / adorateurs masculine, classiqued homicides / perfides féminine, classiquea France / l’espérance féminine, classiqueb liberté / alimenté masculine, classiquec abominable / redoutable féminine, classiquea profondes / ondes féminine, classiqueb orgueil / écueil masculine, classiquec l’orage / courage féminine, classiqued irrités / libertés masculine, classiquea rêve / glaive féminine, classiqueb loi / peuple-roi masculine, classiquea Tibre / peuple-libre féminine, classiquec l’adore / encore féminine, classiqued états / bras masculine, classiquee solitaire / terre féminine, classiquea aspire / délire féminine, classiquec belliqueux / audacieux masculine, classiqued bannières / meurtrières féminine, classiquee trépas / combats masculine, classiquef gloire / Victoire féminine, classiquea cohortes / portes féminine, classiqueb s’élancer / devancer masculine, classiquec belle / étincelle féminine, classiqued exploits / rois masculine, classiquea courage / rivage féminine, classiqueb drapeaux / nouveaux masculine, classiquec guerre / terre féminine, classiqued yeux / belliqueux masculine, classiquee foudre / poudre féminine, classiquef l’acier / laurier masculine, classiquea rapides / intrépides féminine, classiqueb beaux / nouveaux / tombeaux masculine, classiquec idée / dégradée féminine, classiquea vaincue / abattue féminine, classiqueb baisser / renverser masculine, classiquec dociles / Camilles féminine, classiquea intrépides / arides / Pyramides féminine, classiqueb brûlans / Musulmans masculine, classiquec peuplés / assemblés masculine, classiquea lois / froids / exploits masculine, classiqueb étouffées / trophées féminine, classiquea étincelle / belle féminine, classiqueb palais / succès masculine, classiquec gloire / l’histoire / victoire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
155 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Élégies nationales et satires politiques, Libraires du Palais-Royal, 1827· numérisation poesies.net· Sources