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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Élégies nationales et satires politiques, 1826· Élégies nationales

Prologue

Gérard de Nerval· strophes variées, alexandrins, 95 vers

Je ne suis plus enfant :‖ trop lents pour mon envie,Déjà dix-sept printemps‖ ont passé dans ma vie :Je possède une lyre,‖ et cependant mes mainsN’en tirent dès long-temps‖ que des sons incertains.Oh ! quand viendra le jour‖ où, libre de sa chaîne,Mon cœur ne verra plus‖ la gloire, son amour,Aux songes de la nuit‖ se montrer incertaine,Pour s’enfuir comme une ombre‖ aux premiers feux du jour.

J’étais bien jeune encor,‖ quand la France abattueVit de son propre sang‖ ses lauriers se couvrir ;Deux fois de son héros‖ la main lasse et vaincueAvait brisé le sceptre,‖ en voulant le saisir.Ces maux sont déjà loin :‖ cependant sous des chaînesNous pleurâmes long-temps‖ notre honneur outragé ;L’empreinte en est restée,‖ et l’on voit dans nos plainesUn sans qui fume encor…‖, et qui n’est pas vengé !

Ces tableaux de splendeur,‖ ces souvenirs sublimes,J’ai vu des jours fatals‖ en rouler les débris,Dans leur course sanglante‖ entraîner des victimes,Et de flots d’étrangers‖ inonder mon pays.Je suis resté muet ;‖ car la voix d’un génieNe m’avait pas encor‖ inspiré des concerts ;Mon âme de la lyre‖ ignorait l’harmonie,Et ses plaisirs si doux,‖ et ses chagrins amers.

Ne reprochez donc pas‖ à mes chants, à mes larmesDe descendre trop tard‖ sur des débris glacés,De ramener les cœurs‖ à d’illustres alarmes,Et d’appeler des jours‖ déjà presque effacés :Car la source des pleurs‖ en moi n’est point tarie,Car mon premier accord‖ dut être à la patrie ;Heureux si je pouvais‖ exprimer par mes versLa fierté qui m’anime,‖ en songeant à ses gloires,Le plaisir que je sens,‖ en chantant ses victoires,La douleur que j’éprouve,‖ en pleurant ses revers !

Oui, j’aime mon pays :‖ dès ma plus tendre enfance,Je chérissais déjà‖ la splendeur de la France ;De nos aigles vainqueurs‖ j’admirais les soutiens ;De loin, j’applaudissais‖ à leur marche éclatante,Et ma voix épelait‖ la page triomphanteQui contait leurs exploits‖ à mes concitoyens.

Mais bientôt, aigle, empire,‖ on vit tout disparaîtreCes temps ne vivent plus‖ que dans le souvenir ;L’histoire seule un jour,‖ trop faiblement peut-être,En dira la merveille‖ aux siècles à venir.C’est alors qu’on verra‖ dans ses lignes sanglantesLes actions des preux‖ s’éveiller rayonnantes….Puis des tableaux de mort‖ les suivront, et nos filsVoyant tant de lauriers‖ flétris par des esclaves,Demanderont comment‖ tous ces bras avilisPurent en un seul jour‖ dompter des cœurs si braves ?

Oh ! si la lyre encor‖ a des accens nouveaux,Si sa mâle harmonie‖ appartient à l’histoire,Consacrons-en les sons‖ à célébrer la gloire,A déplorer le sort‖ fatal à nos héros !Qu’ils y puissent revivre,‖ et si la terre avideDonna seule à leurs corps‖ une couche livide,Élevons un trophée‖ où manquent des tombeaux !

Oui, malgré la douleur‖ que sa mémoire inspire,Et malgré tourtes maux‖ dont son cours fut rempli,Ce temps seul peut encor‖ animer une lyre :L’aigle était renversé,‖ mais non pas avili ;Alors, du sort jaloux‖ s’il succombait victime,Le brave à la victoire‖ égalait son trépas,Quand, foudroyé d’en haut,‖ suspendu sur l’abîme,Son front mort s’inclinait,‖… et ne s’abaissait pas !

Depuis, que rien de grand‖ ne passe, ou ne s’apprête,Que la gloire a fait place‖ à des jours plus obscurs,Qui pourrait désormais‖ inspirer le poète,Et lui prêter des chants‖ dignes des temps futurs ?Tout a changé depuis :‖ ô France infortunée !Ton orgueil est passé,‖ ton courage abattu !De tes anciens guerriers‖ la vie abandonnéeS’épuise sans combats,‖ et languit sans vertu !Sur ton sort malheureux‖ c’est en vain qu’on soupire,On fait à tes enfans‖ un crime de leurs pleurs,Et le pâle flambeau‖ qui conduit aux honneursS’allume à ce bûcher,‖ où la patrie expire.

Oh ! si le vers craintif‖ de ma plume sorti,Ou si l’expression‖ qu’en tremblant j’ai tracée,Osaient, indépendans,‖ répondre à ma pensée,Et palpiter du feu‖ qu’en moi j’ai ressenti,…Combien je serais fier‖ de démasquer le crime,Dont grandit chaque jour‖ le pouvoir colossal,Et, vengeant la patrie‖ outragée et victime,D’affronter nos Séjans‖ sur leur char triomphal !Mais on dit que bientôt,‖ à leur voix étouffée,Ma faible muse, hélas !‖ s’éteindra pour toujours,Et que mon luth brisé‖ grossira le trophéeDressé par la bassesse‖ aux idoles des cours…

Qu’avant ce jour en cor‖ sous mes doigts il s’anime !Qu’il aille, frémissant‖ d’un accord plus sublime,Dans les cœurs des Français‖ un instant réchaufferCette voix de l’honneur,‖ trop long-temps endormie,Que, dociles aux vœux‖ d’une ligue ennemie,L’intérêt ou la crainte‖ y voudraient étouffer !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
1(aabbcdcd) 3(ababcdcd) 1(ababccdeed) 2(aabccb) 1(ababccdede) 1(abbacca) 1(ababcdcdeffe) 1(abbacdcdefef)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
4 huitains, 2 dizains, 2 sizains, 2 douzains, 1 septain
Mots à la rime
a envie / vie féminine, classiqueb mains / incertains masculine, classiquec chaîne / incertaine féminine, classiqued amour / jour masculine, classiquea abattue / vaincue féminine, classiqueb couvrir / saisir masculine, classiquec chaînes / plaines féminine, classiqued outragé / vengé masculine, classiquea sublimes / victimes féminine, classiqueb débris / pays masculine, classiquec génie / l’harmonie féminine, classiqued concerts / amers masculine, classiquea larmes / alarmes féminine, classiqueb glacés / effacés masculine, classiquec tarie / patrie féminine, classiqued vers / revers masculine, classiquee gloires / victoires féminine, classiquea enfance / France féminine, classiqueb soutiens / concitoyens masculine, classiquec éclatante / triomphante féminine, classiquea disparaître / peut-être féminine, classiqueb souvenir / venir masculine, classiquec sanglantes / rayonnantes féminine, classiqued fils / avilis masculine, classiquee esclaves / braves féminine, classiquea nouveaux / héros / tombeaux masculine, classiqueb l’histoire / gloire féminine, classiquec avide / livide féminine, classiquea inspire / lyre féminine, classiqueb rempli / avili masculine, classiquec victime / l’abîme féminine, classiqued trépas / pas masculine, classiquea s’apprête / poète féminine, classiqueb obscurs / futurs masculine, classiquec infortunée / abandonnée féminine, classiqued abattu / vertu masculine, classiquee soupire / expire féminine, classiquef pleurs / honneurs masculine, classiquea sorti / ressenti masculine, classiqueb tracée / pensée féminine, classiquec crime / victime féminine, classiqued colossal / triomphal masculine, classiquee étouffée / trophée féminine, classiquef toujours / cours masculine, classiquea s’anime / sublime féminine, classiqueb réchauffer / étouffer masculine, classiquec endormie / ennemie féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

95 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Élégies nationales et satires politiques, Libraires du Palais-Royal, 1827· numérisation poesies.net· Sources