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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Élégies nationales et satires politiques, 1826· Poésies diverses

Sainte-Hélène

Gérard de Nerval· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 96 vers

Au milieu de la mer‖ qui sépare deux mondes,Un rocher presque nu‖ s’élève sur les ondes,Et son sinistre aspect‖ remplit l’âme de deuil :C’est là que tant de gloire‖ est par la mort frappée ;Et l’on y voit un nom,‖ une croix, une épée,…Tous trois jetés sur un cercueil !

Ce nom pourra long-temps‖ résonner dans l’histoireCar naguère, semblable‖ au bronze des combats,Qui marque tour à tour‖ un triomphe, un trépas,Il annonça la mort,‖ ainsi que la victoire :Dès qu’il retentissait‖ comme un signal lointain,L’un frémissait de crainte,‖ et l’autre de courage,On volait à la gloire,‖ on volait au carnage,Et les mères pressaient‖ leurs enfans sur leur sein !

La Croix, tant qu’il vécut,‖ fut l’étoile des braves :C’était par ses nobles entravesQu’il s’attachait des défenseurs ;Elle rendit la France‖ en grands hommes féconde ;Et, quand elle éclatait‖ au ciel et sur les cœurs,Dans ce nouveau soleil‖ qu’il jeta sur le monde,L’œil put distinguer trois couleurs.

La voilà, cette illustre épéeQui fit le sort de cent combats :Que de fois dans le sang‖ sa lame fut trempéeQu’elle a moissonné de soldats !Le bras qui la portait‖ fit un vaste ravage,Elle se reposa,‖ quand ce bras fut lassé ! …Mais l’avide vautour,‖ qu’attire le carnage,Sait dans quels lieux elle a passé !

Maintenant qu’il n’est plus,‖ le fils de la victoire,Cessez, faibles mortels,‖ d’outrager sa mémoire ;Relevez ses lauriers‖ trop long-temps avilis :Puisque de ses revers‖ il a porté la peine,Oubliez les erreurs‖ du serf de Sainte-Hélène,En songeant aux exploits‖ du héros d’Austerlitz ! —Il ne doit qu’à Dieu seul‖ le compte de sa vie :Qui sait s’il ne fut pas‖ plein de la seule envieD’attacher des lauriers‖ à nos fiers étendards ;Si ce n’est pas pour nous‖ qu’il conquit la victoire,Et s’il ne rêva pas,‖ au milieu des hasards,La gloire de la France,‖ et non sa propre gloire ?

On dit qu’il fit le mal ;‖ mais les cruels destinsPermettent-ils toujours‖ le bien à la puissance ?Qu’on a vu de ces rois,‖ maudits par les humains,À qui le sot jaloux‖ défendit la clémence !Souvent les noirs complots‖ de quelques courtisansFont le crime d’un prince‖ et l’effroi de la terre :Rois, chassez de vos cœurs‖ ces monstres malfaisans ;Il suffit d’un Séjan‖ pour former un Tibère.

Ah !quels rois bienfaiteurs‖ n’a-t-il pas effacés ?Que n’a-t-il pas tenté‖ pour l’honneur de la France ?À quel degré sublime‖ il porta sa puissance !C’est par lui qu’elle a vu‖ ses vainqueurs repoussés,Que ses armes partout‖ ont porté sa mémoire,Que, des climats brûlans‖ jusqu’aux climats glacés,Le nom de chaque plaine‖ est un nom de victoire !

Trop heureux s’il n’eût point‖ passé le Rubicon : —Maintenant, il est là !‖ — Que dis-je ? Si la terreNe garde ici de lui‖ qu’une vaine poussière,À peine l’univers‖ peut contenir son nom ;Et ce nom, qui grondait‖ à l’égal du tonnerre,Est sur le cœur des rois‖ demeuré comme un plomb !Car il fut un de ceux‖ qui méprisent la vie,Qui, rois de l’avenir,‖ survivent au trépas :Mortels, dignes du ciel,‖ que le ciel nous envie !Mortels, que la mort frappe…‖, et n’anéantit pas !

Ile de l’Océan,‖ salut à ton rivage !Le monde entier te doit‖ un éternel hommage.Et les âges futurs‖ un noble souvenir :Car les peuples puissans,‖ qui t’ignoraient naguère,Comme un flot abaissé,‖ rentreront dans la terre ;Mais toi, ton nom déjà‖ remplit tout l’avenir !

Salut au noble chef,‖ qui, lassé de combattre,Déposa sur tes bords‖ le poids de sa grandeur !Il résista long-temps ;‖ mais il se vit abattrePar ceux qu’il dévorait‖ des feux de sa splendeur ;Ile de l’Océan,‖ le voilà sans couronne !Son cercueil est obscur,‖ comme fut son berceau ;Tu n’as jamais connu ton trône…Mais tu possèdes son tombeau !

Son tombeau ! Quel est-il ?‖ Sous une étroite pierre,En vain l’on cherche un nom‖ répété tant de fois :Celui du conquérant,‖ qui n’est plus que poussière,Le nom du dieu mortel,‖ le nom du roi des rois…C’est en d’autres pays qu’il gronde,Qu’il cause l’espoir ou le deuil…Il avait soulevé le monde,Il eût soulevé le cercueil !

Les Bardes bien long-temps‖ le rediront encore,Jusqu’à ce qu’un mortel,‖ favorisé des cieux,Le chante sur un luth sonoreAussi bien qu’on chante les dieux :Son travail serait difficile ;Il faudrait qu’au héros‖ le chantre fût égal…Car Homère n’a point‖ rencontré de rival,Et n’avait célébré qu’Achille !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
5[aa] 6[abba] 1[ababa] 11[abab] 1[abbacac] 1[abbaba]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (78 de 12, 18 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a mondes / ondes féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquec frappée / épée féminine, classiquea l’histoire / victoire féminine, classiqueb combats / trépas masculine, classiquec lointain / sein masculine, classiqued courage / carnage féminine, classiquea braves / entraves féminine, classiqueb défenseurs / cœurs / couleurs masculine, classiquec féconde / monde féminine, classiquea épée / trempée féminine, classiqueb combats / soldats masculine, classiquec ravage / carnage féminine, classiqued lassé / passé masculine, classiquea victoire / mémoire féminine, classiqueb avilis / d’Austerlitz masculine, classiquec peine / Sainte-Hélène féminine, classiqued vie / envie féminine, classiquee étendards / hasards masculine, classiquef victoire / gloire féminine, classiquea destins / humains masculine, classiqueb puissance / clémence féminine, classiquec courtisans / malfaisans masculine, classiqued terre / Tibère féminine, classiquea effacés / repoussés / glacés masculine, classiqueb France / puissance féminine, classiquec mémoire / victoire féminine, classiquea Rubicon / nom / plomb masculine, classiqueb terre / poussière / tonnerre féminine, classiqued trépas / pas masculine, classiquea rivage / hommage féminine, classiqueb souvenir / l’avenir masculine, non classiquec naguère / terre féminine, classiquea combattre / abattre féminine, classiqueb grandeur / splendeur masculine, classiquec couronne / trône féminine, classiqued berceau / tombeau masculine, classiquea pierre / poussière féminine, classiqueb fois / rois masculine, classiquec gronde / monde féminine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb cieux / dieux masculine, classiquec difficile / qu’Achille féminine, classiqued égal / rival masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Élégies nationales et satires politiques, Libraires du Palais-Royal, 1827· numérisation poesies.net· Sources