Élégies nationales et satires politiques, 1826· Poésies diverses
La Gloire
Le temps, comme un torrent,‖ roule sur les cités ;Rien n’échappe à l’effort‖ de ses flots irrités :En vain quelques vieillards,‖ sur le bord du rivage,Derniers et seuls débris‖ qui restent d’un autre âge,Roidissant contre lui‖ leur effort impuissant,S’attachent, comme un lierre,‖ au siècle renaissant :De leurs corps un moment‖ le flot du temps se joue,Et, sans les détacher,‖ les berce et les secoue ;Puis bientôt, tout gonflés‖ d’un orgueil criminel,Les entraîne sans bruit‖ dans l’abîme éternel.
O chimère de l’homme !‖ ô songe de la vie !O vaine illusion,‖ d’illusions suivie !Qu’on parle de grandeur‖ et d’immortalité…Mortels, pourquoi ces bruits‖ de votre vanité ?Qu’est-ce ? Un roi qui s’éteint,‖ un empire qui tombe ?Un poids plus ou moins lourd‖ qu’on jette dans la tombe…À de tels accidens,‖ dont l’homme s’est troublé,Le ciel s’est-il ému ?‖ le sol a-t-il tremblé ?…Non, le ciel est le même,‖ et dans sa paix profondeN’a d’aucun phénomène‖ épouvanté le monde :Eh ! qu’importe au destin‖ de la terre et des cieuxQue le sort ait détruit‖ un peuple ambitieux,Ou bien qu’un peu de chair‖ d’un puissant qu’on révèreAit d’un nouvel engrais‖ fertilisé la terre !
Et vous croyez, mortels,‖ que Dieu, par ses décrets,Règle du haut des cieux‖ vos petits intérêts,Et choisissant en vous‖ des vengeurs, des victimes,Prend part à vos vertus‖ aussi bien qu’à vos crimes,Vous montre tour à tour‖ ses bontés, son courroux,Vous immole lui-même,‖ ou s’immole pour vous ?…O vanité de l’homme,‖ aveuglement stupide,D’un atome perdu‖ dans les déserts du vide,Qui porte jusqu’aux cieux‖ sa faible vanité,Et veut d’un peu plus d’air‖ gonfler sa nullité !
Hélas ! dans l’univers,‖ tout passe, tout retombeDu matin de la vie‖ à la nuit de la tombe !Nous voyons, sans retour,‖ nos jours se consumer,Sans que le flambeau mort‖ puisse se rallumer ;Tout meurt, et le pouvoir,‖ et le talent lui même,Ainsi que le vulgaire,‖ a son heure suprême.
Une idée a pourtant‖ caressé mon orgueil,Je voudrais qu’un grand nom‖ décore mon cercueil ;Tout ce qui naît s’éteint,‖ il est vrai, mais la gloireNe meurt pas tout entière,‖ et vit dans la mémoire ;Elle brave le temps,‖ aux siècles révolusFait entendre les noms‖ de ceux qui ne sont plus ;Et, quand un noble son‖ dans les airs s’évapore,Elle est l’écho lointain‖ qui le redit encore.
Il me semble qu’il est‖ un sort bien glorieux :C’est de ne point agir‖ comme ont fait nos aïeux,De ne point imiter,‖ dans la commune ornière,Des serviles humains‖ la marche moutonnière.Un cœur indépendant,‖ d’un feu pur embrasé,Rejette le lien‖ qui lui fut imposé,Va, de l’humanité‖ lavant l’ignominie,Arracher dans le ciel‖ ces dons qu’il lui dénie,S’élance, étincelant,‖ de son obscurité,Et s’enfante lui même‖ à l’immortalité.
Dans mon esprit charmé,‖ revenez donc encoreDouces illusions‖ que le vulgaire ignore :Ah ! laissez quelque temps‖ résonner à mon cœurCes sublimes pensers‖ de gloire et de grandeur ;Laissez-moi croire enfin,‖ si le reste succombe,Que je puis arracher‖ quelque chose à la tombe,Que, même après ma mort,‖ mon nom toujours vivant,Dans la postérité‖ retentira souvent ;Puisque ce corps terrestre‖ est fait pour la poussière,Et qu’il faut le quitter‖ au bout de la carrière,Qu’un rayon de la gloire,‖ à tous les yeux surpris,Comme un flambeau des temps,‖ luise sur ses débris.
Il me semble en effet‖ que je sens dans mon âmeLa dévorante ardeur‖ d’une céleste flamme,Quelque chose de beau,‖ de grand, d’audacieux,Qui dédaigne la terre‖ et qui remonte aux cieux :Quelquefois, dans le vol‖ de ma pensée altière,Je veux abandonner‖ la terrestre poussière ;Je veux un horizon‖ plus pur, moins limité,Où l’âme, sans efforts,‖ respire en liberté ;Mais, dans le cercle étroit‖ de l’humaine pensée,L’âme sous la matière‖ est toujours affaissée,Et, sitôt qu’il veut prendre‖ un essor moins borné,L’esprit en vain s’élance,‖ il se sent enchaîné.
Puisqu’à l’humanité‖ notre âme est asservie,Et qu’il nous faut payer‖ un tribut à la vie,Choisissons donc au moins‖ la plus aimable erreur,Celle qui nous promet‖ un instant de douceur.Oh ! viens me consoler,‖ amour, belle chimère !Emporte mes chagrins‖ sur ton aile légère ;Et si l’illusion‖ peut donner le bonheur,Remplis-en, combles-en‖ le vide de mon cœur !Je ne te connais pas,‖ amour,… du moins mon âmeN’a jamais éprouvé‖ ton ardeur et la flammeIl est vrai que mon cœur,‖ doucement agité,En voyant une belle‖ a souvent palpité ;Mais je n’ai point senti,‖ d’un être vers un être,L’irrésistible élan‖ que tous doivent connaître ;De repos, de bonheur,‖ mon esprit peu jaloux,Jusqu’ici, se livrant‖ à des rêves moins doux,Poursuivit une idée‖ encor plus illusoire,Et mon cœur n’a battu‖ que pour le mot de gloire.
Suprême déité,‖ reine de l’univers,Gloire, c’est ton nom seul‖ qui m’inspira des vers,Qui ralluma mon cœur‖ d’une plus vive flamme,Et dans un air plus pur‖ fit respirer mon âme ;J’aimai, je désirai‖ tes célestes attraits,Tes lauriers immortels,‖ et jusqu’à tes cyprès.On parle des chagrins‖ qu’à tes amans tu donnes,Et des poisons mêlés‖ aux fleurs de tes couronnes ;Mais qui peut trop payer‖ tes transports, tes honneurs ?Un seul de tes regards‖ peut sécher bien des pleurs.
Qu’importe que l’orgueil‖ des nullités humainesVoue à de froids dédains‖ nos travaux et nos peines,Qu’importent leurs clameurs,‖ si la postéritéNous imprime le sceau‖ de l’immortalité,Si son arrêt plus sûr‖ nous illustre et nous venge :Tandis que le Zoïle,‖ au milieu de sa fange,Traînant dans l’infamie‖ un nom déshonoré,Jette en vain les poisons‖ dont il est dévoré.
Si la vie est si courte‖ et nous paraît un songe,La gloire est éternelle‖ et n’est pas un mensonge ;Car sans doute il est beau‖ d’arracher à l’oubliUn nom qui, sans honneur,‖ serait enseveli,De pouvoir dire au temps :‖ « Je brave ton empire,» Respecte dans ton cours‖ mes lauriers et ma lyre,» Je suis de tes fureurs‖ l’impassible témoin,» Toute ma gloire est là :‖ tu n’iras pas plus loin. »
Versification
- Forme
- 12 distiquess (distiques)
- Rimes
- 63((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 12 distiquess
- Mots à la rime
- a cités / irrités masculine, classiqueb rivage / âge féminine, classiquec impuissant / renaissant masculine, classiqued joue / secoue féminine, classiquee criminel / éternel masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb d’immortalité / vanité masculine, classiquec tombe féminine, classiqued troublé / tremblé masculine, classiquee profonde / monde féminine, classiquef cieux / ambitieux masculine, classiqueg révère / terre féminine, classiquea décrets / intérêts masculine, classiqueb victimes / crimes féminine, classiquec courroux / vous masculine, classiqued stupide / vide féminine, classiquee vanité / nullité masculine, classiquea retombe / tombe féminine, classiqueb consumer / rallumer masculine, classiquec même / suprême féminine, classiquea orgueil / cercueil masculine, classiqueb gloire / mémoire féminine, classiquec révolus / plus masculine, classiqued s’évapore / encore féminine, classiquea glorieux / aïeux masculine, classiqueb ornière / moutonnière féminine, classiquec embrasé / imposé masculine, classiqued l’ignominie / dénie féminine, classiquee obscurité / l’immortalité masculine, classiquea encore / ignore féminine, classiqueb cœur / grandeur masculine, classiquec succombe / tombe féminine, classiqued vivant / souvent masculine, classiquee poussière / carrière féminine, classiquef surpris / débris masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb d’audacieux / cieux masculine, classiquec altière / poussière féminine, classiqued limité / liberté masculine, classiquee pensée / affaissée féminine, classiquef borné / enchaîné masculine, classiquea asservie / vie féminine, classiqueb erreur / douceur masculine, classiquec chimère / légère féminine, classiqued bonheur / cœur masculine, classiquef agité / palpité masculine, classiqueg être / connaître féminine, classiqueh jaloux / doux masculine, classiquei illusoire / gloire féminine, classiquea l’univers / vers masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquec attraits / cyprès masculine, classiqued donnes / couronnes féminine, classiquee honneurs / pleurs masculine, classiquea humaines / peines féminine, classiqueb postérité / l’immortalité masculine, classiquec venge / fange féminine, classiqued déshonoré / dévoré masculine, classiquea songe / mensonge féminine, classiqueb l’oubli / enseveli masculine, classiquec empire / lyre féminine, classiqued témoin / loin masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Élégies nationales et satires politiques, Libraires du Palais-Royal, 1827· numérisation poesies.net· Sources