Élégies nationales et satires politiques, 1826· Poésies diverses
Talma
1826
Oh ! De quelle splendeur‖ brillaient nos jours passés,Quand un autre soleil‖ échauffait la patrie ;Quand nos jeunes lauriers,‖ vers le ciel élancés,Agitaient noblement‖ leur tige refleurie !Ces grands jours, déjà loin,‖ ne vont plus s’éveiller :Notre avenir se décolore,Et le siècle prodigue‖ a jeté dès l’auroreTout l’éclat dont il dut briller.Sur un rocher désert‖ notre grand capitaineDu poids de ses malheurs‖ se sentit accablé ;Et comme lui, plus tard,‖ une plage lointaineDévora David exilé !
Que de gloire, que d’espéranceOn voit s’éteindre chaque jour !De la couronne de la FranceQue de fleurs tombent sans retour !Que de mortels de qui l’auroreRayonna d’immortalité,Et dont ce siècle, jeune encore,Est déjà la postérité !
Un regret plus profond‖ nous a frappés naguère ;Le modèle du citoyen,De notre liberté‖ le plus digne soutien,Est descendu dans la poussière ! —Mais encore une fois‖ le sol s’est divisé :C’est une autre fosse qu’on ouvre ;Près de la terre qui le couvre,Un nouveau tombeau s’est creusé !Qu’attend-il ? Quelle autre victimeDoit y descendre cette fois ? —C’est cet interprète sublimeQui fit souvent parler les rois :À sa vue, à ses traits,‖ vers les jours d’un autre âge,L’homme se croyait transporté,Et dans sa voix, dans son visage,Vivait toute l’antiquité.
Héros de la Grèce et de Rome,O vous, l’honneur des temps passés,Vous tombez avec le grand hommeQui vous a si bien retracés.Il meurt, ce flambeau de la scèneQue long-temps son souffle anima :Pleurez, amans de Melpomène,Pleurez TALMA ! Pleurez TALMA !
Ah ! chargez de lauriers‖ la terre enorgueillie :Des lauriers, des lauriers encor !Français, la gloire et le géniePerdent un bien riche trésor !Qui pourra jamais rendre‖ une telle espéranceAux arts surpris et triomphans ?Il faut des siècles à la FrancePour produire de tels enfans.
Nous ne l’entendrons plus !‖ — Cet organe sublimeQui fit si bien parler‖ le courage et le crime,Et pénétra nos cœurs‖ de sentimens si beaux,S’est éteint pour jamais‖ dans la nuit des tombeaux !Nous ne le verrons plus !‖ — C’est en vain qu’au théâtre,Qu’il remplit si souvent‖ d’une foule idolâtre,Nous chercherons ce port‖ si plein de majesté,Cette toge où vivait‖ un air d’antiquité,Cet œil étincelant‖ d’une si noble flamme,Ces traits pleins d’énergie,‖ où s’imprimait son âme,Cet organe brûlant,‖ tant de fois entendu,Qui traînait après soi‖ notre esprit suspendu…Plus de TALMA ! — La scène,‖ à tous les yeux déserte,D’inutiles acteurs‖ en vain sera couverte ;En vain d’attraits nouveaux‖ on voudra l’embellir…Un vide y restera…‖ qui ne peut se remplir.
Écoutez ! Écoutez !‖ Je crois entendre encoreLes sublimes accens‖ de cette voix sonore :Ici Brutus, aux yeux‖ du public transporté,Parle de la patrie‖ et de la liberté ;Germanicus trahi‖ périt avec courage,Et Régulus s’écrie :‖ A Carthage ! A Carthage !Marius et Sylla‖ rappellent par leurs traits !Ceux d’un héros plus grand‖ cher encore aux Français ;Marius indigné‖ contre Rome conspire,Et César perd la vie‖ en acceptant l’empire.
D’Othello, d’Orosmane,‖ objets de nos terreurs,Qu’il représente bien‖ les jalouses fureurs !Que de rage dans leur sourire !Au fils d’Agamemnon‖ qu’il prête en son délireUne étonnante vérité !Rien de lui-même en lui ne reste,Ce n’est PLUS TALMA…, c’est Oreste…,C’est Oreste ressuscité !
Et le voilà ! — Pour lui‖ la tombe s’est ouverte :La France maintenant‖ peut mesurer sa perte !Elle voit son cercueil‖ pour la dernière fois :Où le placera-t-on ?‖ Quelle noble demeureGarde-t-on pour celui‖ sur qui la France pleure ?Va t-il, comme Garrick,‖ dans le tombeau des rois ?— Non ! le grand homme qui succombeEst, dit-on, digne de l’enfer ;L’Éternel le réprouve,‖ et l’Église à sa tombeRefusera ses pleurs‖ qui se vendent si cher.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 11[abab] 5[abba] 16[aa]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (52 de 12, 44 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a passés / élancés masculine, classiqueb patrie / refleurie féminine, classiquec s’éveiller / briller masculine, classiqued décolore / l’aurore féminine, classiquee capitaine / lointaine féminine, classiquef accablé / exilé masculine, classiquea d’espérance / France féminine, classiqueb jour / retour masculine, classiquec l’aurore / encore féminine, classiqued d’immortalité / postérité masculine, classiquea naguère / poussière féminine, classiqueb citoyen / soutien masculine, classiquec divisé / creusé masculine, classiqued ouvre / couvre féminine, classiquee victime / sublime féminine, classiquef fois / rois masculine, classiqueg âge / visage féminine, classiqueh transporté / l’antiquité masculine, classiquea Rome / homme féminine, classiqueb passés / retracés masculine, classiquec scène / Melpomène féminine, classiqued anima / TALMA masculine, classiquea enorgueillie / génie féminine, classiqueb encor / trésor masculine, classiquec espérance / France féminine, classiqued triomphans / enfans masculine, classiquea sublime / crime féminine, classiqueb beaux / tombeaux masculine, classiquec théâtre / idolâtre féminine, classiqued majesté / d’antiquité masculine, classiquee flamme / âme féminine, classiquef entendu / suspendu masculine, classiqueg déserte / couverte féminine, classiqueh l’embellir / remplir masculine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb transporté / liberté masculine, classiquec courage / Carthage féminine, classiqued traits / Français masculine, classiquee conspire / l’empire féminine, classiquea terreurs / fureurs masculine, classiqueb sourire / délire féminine, classiquec vérité / ressuscité masculine, classiqued reste / Oreste féminine, classiquea ouverte / perte féminine, classiquec demeure / pleure féminine, classiqued succombe / tombe féminine, classiquee l’enfer / cher masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Élégies nationales et satires politiques, Libraires du Palais-Royal, 1827· numérisation poesies.net· Sources