Napoléon et la France guerrière, 1826
La Russie
Bruit, chimères, grandeurs,‖ éclat, tout a cessé !…Porterons-nous encor‖ les yeux vers la victoire ?Vers ce passé fameux,‖ chargé de tant de gloire ?…Un revers a tout effacé !
Cependant, c’est au bruit‖ de nos mâles courages,Que s’étaient élancés‖ avec notre laurier,Ces cris d’étonnement,‖ ces cris d’un âge entier,Qui retentiront dans les âges.
Invincible au milieu‖ de ses braves Français,Et n’étant point encore‖ instruit par les défaites,Bonaparte, égaré‖ par de trop longs succès,Avait fixé les yeux‖ sur l’astre des conquêtes :
Il crut qu’il le suivrait‖ dans le plus froid climat,Et son œil aveuglé‖ d’un trop brillant éclat,Au milieu des brouillards‖ cherchait le météore,Et dans un ciel désert‖ croyait le voir encore.
Mais il ne vit plus rien,‖ que l’horreur et la mort,Rien, que l’aridité‖ d’une terre glacée,Il n’entendit plus rien,‖ que le souffle du Nord,Chassant le dernier son‖ de sa grandeur passée.
S’il veut autour de lui‖ promener ses regards.Que voit-il ? Les débris‖ de son immense armée,Des squelettes hideux,‖ errans de toutes parts,Naguère les appuis‖ de tant de renommée !
Des torrens, des rochers,‖ un ciel toujours couvert,Qu’un seul reflet du jour‖ dans le lointain colore,Et les feux de Moscou,‖ qui promènent encoreLeurs funestes clartés‖ sur ce vaste désert.
Alors il réfléchit ;‖ sa pensée incertaineRappelle du passé‖ le brillant souvenir ;Et le passé n’est plus‖ qu’une image lointaineQui s’abîme dans l’avenir !
Souvent son œil voudrait‖ en sonder le mystère,Il croit voir à sa mort‖ l’avenir trop sévèreLui désigner un rangParmi ces insensés,‖ avides de carnage,Dont rien dans l’univers‖ ne marque le passage,Qu’une trace de sang.
Qu’il tremble, encor vivant,‖ il est mort pour la gloire ;C’est en vain qu’il voudra‖ rappeler la victoire,Son bonheur est passé :Du ciel qu ?elle habita‖ sa grandeur qui s’efface,Déjà sur l’horizon‖ ne laissant plus de trace,Semble un astre éclipsé.
Des glaces, des déserts,‖ voilà donc le domaine,L’empire que, parti‖ d’une terre lointaine,Il venait conquérir,Partout ces monts glacés‖ repoussent l’espérance ;Là va bientôt régner‖ un éternel silence,C’est là qu’il faut mourir !
Il croit, en ce moment‖ voir la France abattue,Par ceux qu’elle vainquit‖ en un instant vaincue,Pleurer son seul appui ;Encor s’il mourait seul,‖ mais cette armée immense,Ces nombreux combattans,‖ qu’il redoit à la France,Vont périr avec lui :
Quel supplice cruel !‖ victorieux encore,Des plus nobles lauriers‖ quand leur front se décore,Ils mourront sans combats :Ils cherchent l’ennemi,‖ l’ennemi les évite,Revient, fuit tour-à-tour,‖ et lance dans sa fuiteUn perfide trépas.
Que craint-il cependant ?‖ Dans là neige profonde,Il voit ces légions,‖ l’épouvante du monde,S’entasser par monceaux,Les vivans appuyés‖ sur leurs armes muettes,Se traîner lentement,‖ comme d’affreux squelettesÉchappés des tombeaux.
Naguère on vit marcher‖ cette superbe armée,Comme un fleuve dévastateur,Sur le front abaissé‖ de l’Europe alarmée,Passa son flot dominateur :Rien encor de son onde avideN’avait pu réprimer l’effort,Mais enfin la glace du NordEnchaîna ce torrent rapide.
Au lieu des légions‖ dont le vaste appareilD’un peuple de héros‖ annonçait le réveil,
C’est un amas confus‖ qui s’appauvrit sans cesse,Des bataillons sans chefs,‖ des chefs sans bataillons,Cachant leur pauvreté‖ sous de riches haillons ,Et dont le dénûment‖ accuse la faiblesse.
Qui peut donc effrayer‖ leurs farouches rivaux ?Est-ce le noble éclat‖ de trente ans de victoire,Qui, même au milieu de leurs maux,Semble les couronner‖ d’un long rayon de gloire ?
Les ennemis, fuyant‖ leurs débiles vainqueurs,Semblent en redouter‖ la guerrière attitude,Toujours de la défaite‖ une longue habitude,Comme un vieux préjugé,‖ règne encor dans leurs cœurs.
Cependant, c’est le sort‖ qui livre à leur vengeanceDe ces fiers conquérans‖ la farouche arrogance ;Quelle honte pour eux,‖ s’ils laissent en reposCes cadavres hideux‖ sortir de leurs tombeaux !…
Ils donnent le signal,‖ et la mort se déploie,S’arrête sur les monts,‖ prête à saisir sa proie ;
Elle part, renversant‖ des bataillons entiers,Fait pleuvoir son courroux‖ au milieu des guerriers,Dont les corps mutilés‖ roulent dans les abîmes,Et semble s’acharner‖ sur ses tristes victimes.
Partout c’est l’ennemi,‖ partout c’est le trépas ;Comme d’affreux volcans,‖ ces roches menaçantesVomissent sur nos preux‖ des flammes dévorantes,Et se couronnent de soldats :Mais ce spectacle encor‖ ranime leur vaillance ;Vers ces rochers en feu‖ leur foule qui s’élanceN’attend point le trépas,‖ mais veut l’aller chercher,Et bientôt roule terrassée,Comme la vague au loin‖ vers les cieux élancée,Qui retombe au pied du rocher.
Mais, ô valeur sublime,‖ et qu’on ne pourra croire !Ces mourans décharnés,‖ sans armes, abattus,Par le froid, par la faim,‖ tour-à-tour combattus,Partout sur leurs rivaux‖ remportent la victoire :Montrant que le Destin,‖ sur de nobles vainqueurs ;Aux lâches quelquefois‖ peut donner l’avantage ;Mais que souvent, malgré‖ le sort et le malheur,La force ne peut rien‖ où règne le courage.
Cependant, s’arrachant‖ à tant de maux soufferts,Entraînant les débris‖ de sa débile armée,Le chef des nations‖ quitte ces froids déserts,Tel qu’un feu qui s’éteint‖ en traversant les airs,Et laisse dans sa course‖ un long trait de fumée.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 5(abba) 5(abab) 3(aabb) 6(aabccb) 1(ababcddc) 2(aa) 1(abbaccdeed) 1(abbacdcd) 1(abaab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (98 de 12, 13 de 8, 12 de 6)· profil 6, 8, 6+6
- Strophes
- 13 quatrains, 6 sizains, 2 huitains, 2 distiques, 1 dizain, 1 quintil
- Mots à la rime
- a cessé / effacé masculine, classiqueb victoire / gloire féminine, classiquea courages / âges féminine, classiqueb laurier / entier masculine, classiquea Français / succès masculine, classiqueb défaites / conquêtes féminine, classiquea climat / éclat masculine, classiqueb météore / encore féminine, classiquea mort / Nord masculine, classiqueb glacée / passée féminine, classiquea regards / parts masculine, classiqueb armée / renommée féminine, classiquea couvert / désert masculine, classiqueb colore / encore féminine, classiquea incertaine / lointaine féminine, classiqueb souvenir / l’avenir masculine, classiquea mystère / sévère féminine, classiqueb rang / sang masculine, classiquec carnage / passage féminine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb passé / éclipsé masculine, classiquec s’efface / trace féminine, classiquea domaine / lointaine féminine, classiqueb conquérir / mourir masculine, classiquec l’espérance / silence féminine, classiquea abattue / vaincue féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquec immense / France féminine, classiquea encore / décore féminine, classiqueb combats / trépas masculine, classiquec évite / fuite féminine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb monceaux / tombeaux masculine, classiquec muettes / squelettes féminine, classiquea armée / alarmée féminine, classiqueb dévastateur / dominateur masculine, classiquec avide / rapide féminine, classiqued l’effort / Nord masculine, classiquea appareil / réveil masculine, classiquea cesse / faiblesse féminine, classiqueb bataillons / haillons masculine, classiquea rivaux / maux masculine, classiquea vainqueurs / cœurs masculine, classiqueb attitude / habitude féminine, classiquea vengeance / arrogance féminine, classiqueb repos / tombeaux masculine, classiquea déploie / proie féminine, classiquea entiers / guerriers masculine, classiqueb abîmes / victimes féminine, classiquea trépas / soldats masculine, classiqueb menaçantes / dévorantes féminine, classiquec vaillance / s’élance féminine, classiqued chercher / rocher masculine, classiquee terrassée / élancée féminine, classiquea croire / victoire féminine, classiqueb abattus / combattus masculine, classiquec vainqueurs / malheur masculine, non classiqued l’avantage / courage féminine, classiquea soufferts / déserts / airs masculine, classiqueb armée / fumée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
123 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Napoléon et La France Guerrière, Élégies nationales, LADVOCAT, LIBRAIRE, 1826· numérisation poesies.net· Sources