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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Napoléon et la France guerrière, 1826

Waterloo

Gérard de Nerval· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 120 vers

Pleure, Napoléon,‖ ton pouvoir expirant,Sous d’indignes revers‖ ta gloire est étouffée ;Qu’en est-il revenu,‖ de ton pompeux trophée ? —Le char brisé du conquérant ! !

L’étranger va fouler‖ ta dépouille mortelle,Tes amis d’autrefois‖ viennent de te trahir ;Tu tombes : et déjà‖ sur leurs lèvres cruelles,Un sourire de sang‖ vient de s’épanouir.

C’est en vain qu’au Destin‖ tu résistes encore,Ta grandeur a passé‖ comme un vain météore,Comme un son qui dans l’air‖ a long-temps éclaté : —Peut-être que ce bruit‖ d’une puissance humaineÀ frappé les échos‖ de la rive lointaineMais les vents ont tout emporté !

Qu’entends-tu dans les camps ?‖ C’est le bronze qui tonne :Mais ton oreille est faite‖ à ce bruit monotone ;« Je crains peu, disais-tu‖ du haut de ton pouvoir,« Ces rois paralysés‖ cherchant à se mouvoir,« Esclaves révoltés,‖ que mon regard farouche,« Qu’un signe de ma main,‖ ou qu’un mot de ma bouche« Fera rentrer dans le devoir. » !

Quand tu vis ce torrent,‖ grossi par la tempête,Si long-temps refoulé,‖ refluer sur ta tête,Le dépit éclata‖ dans ton œil irrité :Arrête ! as-tu crié :‖ Mais toujours il s’avance ;Hélas ! ange déchu,‖ pour toi plus d’espérance,Il est vrai que d’un Dieu‖ tu gardes la fiertéMais tu n’en as plus la puissance.

Nos guerriers, où sont-ils ?‖ O tableaux déchirans !Les voilà, renversés‖ sur la terre flétrie,Sanglans, criblés de coups,‖ abattus, expirans…Mais expirans pour la patrie !

Adieu notre avenir,‖ nos succès, notre orgueil !Waterlô, Mont-Saint-Jean,‖ nos légions mourantesOnt jeté leurs débris‖ dans vos plaines sanglantes ;Pourtant aucuns tombeaux‖ élevés par le deuil,

N’y protègent leurs os,‖ que le vent des montagnesEnlève dans sa course,‖ et rejette aux campagnes ;Ils n’ont pas revêtu‖ le funèbre linceul.Quoi, ces fiers conquérans,‖ que la mort seule arrête,Ces preux, qui de l’Europe‖ avaient fait la conquête,N’ont pu conquérir un cercueil !…

Un cercueil, des flambeaux,‖ et des chants funéraires,Gardez cet appareil‖ pour les mortels vulgaires ;Aux pompes des humains‖ ils ne demandent rien…Mais la postérité‖ gardera leur mémoire,Et les échos des temps‖ promèneront leur gloireDans les climats les plus lointains.

Portons, portons encor‖ les yeux sur cette plaine,Admirons cette ardeur,‖ ce noble empressementDe courir, de voler‖ vers une mort certaine :Arrêtez !… Mais l’honneur‖ à la mort les enchaîne,Tous, d’un commun accord,‖ ont juré noblementDe vaincre ou de mourir‖ pour la cause commune ;Ils n’ont pu triompher‖ de l’ingrate fortune,…Et le trépas‖ acquitte leur serment !

Écoutez les foudres brûlantes,De tant de peuples assemblés ;Voyez, dans ces plaines sanglantes,

Nos preux, sous le nombre accablés :Admirez-les ; leur troupe altièreCombat contre l’Europe entière,Contre les destins irrités :Gloire au Dieu qui leur donna l’être,Gloire au pays qui les vit naître,Gloire aux seins qui les ont portés !

Tandis que les races mortellesS’engloutissant dans l’avenir,Passent aux ombres éternelles,Sans laisser même un souvenir ;Leur gloire, sans cesse croissante,Luira, toujours plus imposante,Aux yeux de la postérité.O fortune digne d’envie !L’avenir, au prix de leur vie,Leur donne l’immortalité !

On croit entendre encor‖ ce cri mâle et sublime,Cette voix de leurs cœurs,‖ cet accent unanime,Que nos preux répétaient‖ en volant au trépas :Quand, tout couverts de sang,‖ et lassés d’en répandre,Les ennemis surpris,‖ les pressaient de se rendre :La garde, ont-ils crié,‖ meurt et ne se rend pas !

Ce cri, que répétaient‖ nos guerriers intrépides,Couvrit d’abord le bruit‖ des foudres homicides,Mais bientôt il expire‖ en murmure confus ;C’est le dernier éclat‖ d’un feu qui s’évapore,Le dernier tintement‖ d’un son sublime encore,Que bientôt on n’entendra plus !

Le son s’éteint et meurt ;‖ mais l’écho s’en empare,Et le porte aux autres échos ;Il annonce partout‖ que le destin barbareDans la nuit ou cercueil‖ a plongé nos héros :On pleure, on gémit, on soupire,Le deuil plane sur les Français ;Et l’étranger lui-même admire,Et rougit un moment‖ de son lâche succès.

Ils sont morts ! Les voilà !‖ Sur leurs yeux intrépides,Un tranquille sommeil‖ a semblé s’épancher,Le calme règne encor‖ sur leurs faces livides :Qu’avaient-ils à se reprocher ?Le soin d’une juste défenseAvait pu seul armer leurs bras,C’est pour leur chef, c’est pour la France,Qu’ils avaient reçu le trépas ;

Leur gloire n’était point flétrie,Ils expiraient dans leurs foyers,Et la terre de la patrieEnsevelissait ses guerriers.

L’esprit qu’effraie un tel carnage,Se plonge avec horreur‖ dans ce champ de la mort,Il ne voit que sujets‖ d’admirer leur courage,Et de gémir des coups du sort.Chaque sillon qui s’entr’ouvreAux regards offre et découvreLes restes froids des héros :Un pompeux monument‖ ne charge pas leurs os,Mais chacun d’eux, mourant‖ sur ce sol funéraire.D’un amas d’ennemis‖ eut soin de le couvrir :C’est dans cette couche guerrièreQu’il rendit le dernier soupir.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
9[abba] 11[abab] 11[aa] 1[aabba] 1[abbab] 1[abaabccb]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (71 de 12, 45 de 8, 3 de 7, 1 de 10)· profil 7, 8, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a expirant / conquérant masculine, classiqueb étouffée / trophée féminine, classiquea mortelle / cruelles féminine, non classiqueb trahir / s’épanouir masculine, classiquea encore / météore féminine, classiqueb éclaté / emporté masculine, classiquec humaine / lointaine féminine, classiquea tonne / monotone féminine, classiqueb pouvoir / mouvoir / devoir masculine, classiquec farouche / bouche féminine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb irrité / fierté masculine, classiquec s’avance / d’espérance / puissance féminine, classiquea déchirans / expirans masculine, classiqueb flétrie / patrie féminine, classiquea orgueil / deuil masculine, classiqueb mourantes / sanglantes féminine, classiquea montagnes / campagnes féminine, classiqueb linceul / cercueil masculine, classiquec arrête / conquête féminine, classiquea funéraires / vulgaires féminine, classiqueb rien / lointains masculine, classiquec mémoire / gloire féminine, classiquea plaine / certaine / enchaîne féminine, non classiqueb empressement / noblement / serment masculine, classiquec commune / fortune féminine, classiquea brûlantes / sanglantes féminine, classiqueb assemblés / accablés masculine, classiqueb altière / entière féminine, classiquec irrités / portés masculine, classiqued l’être / naître féminine, classiquea mortelles / éternelles féminine, classiqueb l’avenir / souvenir masculine, classiquec croissante / imposante féminine, classiqued postérité / l’immortalité masculine, classiquee d’envie / vie féminine, classiquea sublime / unanime féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec répandre / rendre féminine, classiquea intrépides / homicides féminine, classiqueb confus / plus masculine, classiquec s’évapore / encore féminine, classiquea empare / barbare féminine, classiqueb échos / héros masculine, classiquec soupire / admire féminine, classiqued Français / succès masculine, classiquea intrépides / livides féminine, classiqueb s’épancher / reprocher masculine, classiquec défense / France féminine, classiqued bras / trépas masculine, classiqueb foyers / guerriers masculine, classiquea carnage / courage féminine, classiqueb mort / sort masculine, classiquec s’entr’ouvre / découvre féminine, classiqued héros / os masculine, classiquee funéraire / guerrière féminine, classiquef couvrir / soupir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Napoléon et La France Guerrière, Élégies nationales, LADVOCAT, LIBRAIRE, 1826· numérisation poesies.net· Sources