Œuvres complètes (poésies), 1826‑1846· Fragments de Faust
L’évocation
En ces lieux quelle voix m’appelle ?
FAUST. Épouvantable vue !
Tu m’as évoqué puissammentDu sein de ma sphère éternelle ;Quoi donc ?
FAUST. Ah ! je ne puis supporter ta présence !
Eh bien, en ce moment,Qu’à tes vœux je puis condescendre,Crains-tu de me voir, de m’entendre ?…Faust, que me veux-tu ?… Me voici.O surhumaine créature,Réponds, pourquoi trembler ainsi ?Qu’as-tu fait de ce cœur de flamme,Qui créait un monde nouveau ? ,…Qu’as-tu fait encor de cette âme,Qui l’éclairait d’un jour si beau ?Si cette âme sublime et fière,Se flatta de nous ressembler,Homme-dieu, pourquoi donc tremblerDevant ton égal et ton frère ? —Ou me trompé-je ?…Réponds-moi :Est-ce là la voix qui m’appelle ?…L’âme qui m’attire vers elle ?…Célèbre Faust, est-ce bien toi ?Hélas ! un souffle de magieTe rejette dans le néant ;Et ce que je crus un génieN’est qu’un ver timide et rampant !
FAUST. Dois-je te céder, vision de flamme ? Je suis Faust, je le suis, je suis ton égal !
Dans les vagues de l’existence,Mon orageuse activitéVient ou fuit, vers les cieux s’élance,Ou replonge avec volupté.Naissance, mort, voilà ma sphère ;Je suis l’éternel mouvement,Je suis cette trame légère,Et qui varie à tout moment,Divin manteau, voilant sans cesseLa majesté de notre roi.
FAUST. Eh bien, toi qui ondoies autour du vaste monde, Esprit créateur, que puis-je égaler en ta présence ?
L’Esprit que conçoit ta faiblesse.Mais tu n’es point égal à moi !
Il disparaît.
Faust porte la coupe à sa bouche ; son des cloches et chant des chœurs.
Christ vient de ressusciter ;Joie à la race mortelle !Il veut en elle effacerLa tache originelle.
Oins d’une huile sainte,Ses membres chéris,Dans la funèbre enceinte,Furent ensevelis :Là, des vierges fidèlesLes ont ceints d’un linceul béni ;Mais, ô Dieu ! quel tourment pour elles !…Le Christ, hélas ! le Christ n’est plus ici !
Christ est ressuscité ,Gloire à l’âme fidèle,A l’âme dont le zèleRépond avec humilitéA l’injure la plus cruelle !
Quittant du tombeauLe séjour funeste,Au parvis célesteIl monte plus haut :Vers les gloires éternelles ;Tandis qu’il s’élance à grands pas,Ses disciples fidèlesLanguissent ici-bas :Hélas ! c’est ici qu’il nous laisseSous les traits brûlants du malheur :O divin maître, ton bonheurEst cause de notre tristesse..
Christ vient de ressusciter ;O vous que sa voix appelle,Des disciples troupe fidèle,C’est vers lui qu’il faut monter :Vous, que sa parole touche,Vous, qu’inspire son amour ,Vous, prophètes, dont la bouche,Le célèbre nuit et jour.Montez, troupe fidèle,Au céleste séjourOù sa voix vous appelle !
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, 1877· numérisation gallica.fr· Sources