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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes (poésies), 1826‑1846· Fragments de Faust

puis MÉPHISTOPHÉLÈS

LE SEIGNEUR, LES BANDES CÉLESTES,

Gérard de Nerval· 126 vers

Les trois archanges s’avancent.

Le soleil répand sa lumièreEn chantant le Dieu qu’il chérit ;Rapide comme le tonnerre,Sa vaste course s’arrondit :O Dieu ! tes regards adorablesSoutiennent tout de leur amour ;Et tes œuvres inépuisablesSont belles comme au premier jour.

Dans son cours incompréhensible,La terre, roulant alentour,Voit le jour fuir la nuit paisible,Et la nuit fuir l’éclat du jour ;Contre des rocs, les mers profondesÉlèvent leurs flots irrités.Mais, sous l’éternel cours des mondes,Mers et rochers sont emportés.

Souvent s’élance la tempête,Des flots aux rocs, des rocs aux flots ;Alors, la terre, sa conquête,S’entoure d’un vaste chaos.La foudre, qui brûle les villes,Fuit en grondant du ciel obscur.Mais, ici, tes élus tranquilles,Seigneur, adorent ton jour pur.

O Dieu ! tes regards adorablesSoutiennent tout de leur amour ;Et tes œuvres inexplicablesSont belles comme au premier jour.

Seigneur, puisque tu me demandesComment tout se passe chez nous,Et que tu me vois sans courrouxPénétrer quelquefois dans les célestes bandes,Je viens t’entretenir, et parler de mon mieux.Pourtant, ne me fais pas un crimeDe ce que mon langage est un peu moins sublimeQue celui de tous ces messieurs :Dire tous ces grands mots, autant vaut ne rien dire ;Quand ma voix les prononcerait,Je serais sûr de bien te faire rire,Si pourtant ta grandeur ici me le permet.Sur les mondes roulants, le soleil et la terre,Ainsi je ne te dirai rien ;Mais tu sauras que, dans cette dernière,Les hommes se tourmentent bien.Le petit dieu du monde est toujours aussi drôleQu’au jour de la création,Tant bien que mal, jouant son rôle ;Mais, du flambeau divin, qu’il appelle raison,Ne faisant bien souvent usage,Que pour ajouter à ses maux,Et pour abaisser ton imageAu rang des plus vils animaux.Pour moi, je comparerais l’homme(Sauf le respect que je te dois)Aux insectes pattus, que cigales il nomme ;De prés en prés, de bois en bois,Dansant toujours la même danse,Et chantant la même romance :Ah ! qu’il ressemble bien à ces animaux-là !Hors de chez soi, sans cesse il faut qu’il coure.Et s’il ne faisait que cela !…Mais non, pas un fumier où son nez ne se fourre.

N’en as-tu pas à dire plus ?Ne viendras-tu jamais ici que pour redire,Et sur la terre, enfin, n’est-il que des abus ?Oui, seigneur Dieu ; là-bas, tout va de mal en pire,Et tes créatures, ma foi,Sont aujourd’hui si misérables,Que c’est bien conscience à moiDe tourmenter de pauvres diables.

Connais-tu Faust ?

Docteur ?

Mon serviteur.

Ah bon !Il vous sert en effet d’une étrange façon ;Rien ne se sent chez lui des choses de la terre,Ni ses actes, ni ses discours ;Et son esprit plane toujoursDans un espace imaginaire.Il prétend de la terre avoir tous les plaisirs,Du ciel, les plus belles étoiles :Il veut de la nature arracher tous les voiles,Mais rien ne peut là-bas contenter ses désirs

Si, troublé comme il l’est, il me reste fidèle,Je pourrai lui donner le bonheur qu’il appelle :Dans l’arbrisseau qui commence à verdir,Un jardinier, prudent et sage,Voit les fleurs, les fruits, le feuillage,Comme récompense à venir.

Gageons que des élus encor je le retranche,Puisque vous y comptez si bien ;Mais, sur le temps et le moyen,Il faut me donner carte blanche.

Oui, je veux bien te le livrerAussi longtemps qu’il aura vie,Car tout voyageur peut errer.

Monseigneur, je vous remercie.Je n’aime pas d’ailleurs avoir affaire aux morts ;Pour eux toujours je suis dehors :La chair fraîche est ma seule envie :Je suis comme le chat.

C’est bien, tu peux agir ;Entraîne-le dans ta chatière,Écarte cet esprit de sa source première :Mais, si tu perds, tu devras bien rougirEn voyant qu’un mortel, parmi la foule obscure,Peut discerner le droit chemin.

Je ne crains rien pour ma gageure ;Mais, si je le séduis enfin,Ma victoire doit être entière,Et l’homme en question mangera la poussière,Comme le serpent mon cousin.

Va, mon fils, et remplis ta tache.C’est, de tous les démons, toi que je hais le moins ;L’activité de l’homme est sujette au relâche,Et, pour l’aiguillonner, j’ai besoin de tes soins.Pour vous, enfants du ciel, que ma gloire rassemble,Allez, dans son État, vous réjouir ensemble ;Dieu, qui vous a créés, toujours vous aimera :Célébrez donc dans vos penséesTant de merveilles entasséesDont sa bonté vous entoura.

Le ciel se ferme, les archanges se séparent.

Le vieux Père éternel est vraiment fort aimable,Et me reçoit avec douceur ;Il est rare qu’un grand seigneurTraite si bien un pauvre diable.

126 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, 1877· numérisation gallica.fr· Sources