Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats
Henri Heine
Quand je respire, des milliers
d’échos me répondent…H. HEINE.
Henri Heine, j'ai fait‖ avec vous un voyage,C'était un soir d'automne,‖ encor tiède, encor clair ;Heidelberg fraîchissait‖ sous ses rouges feuillages,Nous cherchions, dans la rue‖ aux portails entr'ouverts,L'humble hôtel, romantique‖ et vieux, du Chasseur Vert.
Je reposais sur vous,‖ compagnon invisible,Ma tête languissante‖ et mes cheveux défaits ;Un souriant vieillard‖ marchait, lisant la Bible,Sur la place où le jour,‖ lumineux et sensible,Jetait un long appel‖ de désir et de paix…
C'était l'heure engourdie‖ où le soleil s'incline ;Par un mortel besoin‖ de pleurer et de fuir,J'ai souhaité monter‖ sur la verte colline ;Nous nous sommes ensemble‖ assis dans la berlineOù flottait un parfum‖ de soierie et de cuir,Et nous vîmes jaillir‖ les romanesques ruines.
Sur la terrasse, auprès‖ de la tour en lambeaux,Des étudiants riaient‖ avec vos bien-aimées.Je regardais bondir‖ les délicats coteauxQui frisent sous le poids‖ des vignes renommées,Et l'espace semblait‖ à la fois vaste et clos.
Le Neckar, au courant‖ scintillant et rapide,Entraînait le soleil‖ parmi ses fins rochers.Nous étions tout ensemble‖ assouvis et avides ;L'insidieux automne‖ avait sur nous lâchéSes tourbillons de songe‖ et ses buis arrachés…
O sublime, languide,‖ âpre mélancolieDes beaux soirs où l'esprit,‖ indomptable et captif,Veut s'enfuir et ne peut,‖ et rêve à la folieD'enfermer l'univers‖ dans un amour plaintif !
Tout à coup, dans le parc‖ public, humide et triste,L'orchestre qui jouait‖ sur les bords de l'étang,Près d'un groupe attentif‖ de studieux touristes,Lança le son du cor‖ qui chante dans Tristan…
Henri Heine, j'ai su‖ alors pourquoi vos livresRegorgent de buée‖ et de soudains sanglots,Pourquoi, riant, pleurant,‖ vous voulez qu'on vous livreLa coupe de Thulé‖ qui dort au fond des flots ;
L'amour de la légende‖ et la vaine espéranceVous hantaient d'un appel‖ sourdement répété :Hélas ! vous aviez trop‖ écouté, dès l'enfance,Les sirènes du Rhin,‖ à Cologne et Mayence,Quand l'odeur des tilleuls‖ grise les nuits d'été !
Voyageur égaré‖ dans la forêt des fables,Moqueur désespéré‖ qu'un mirage appelait,Ni le chant de la mer‖ d'Amalfi sur les sables,Ni la Sicile, avec‖ l'olivier et le lait,Ne pouvait retenir‖ votre vol inlassable,Pour qui l'espace même‖ est un trop lourd filet !
— O soirs de Düsseldorf,‖ quand les toits et leur neigeFont un scintillement‖ de cristal et de sel,Et que, petit garçon‖ qui rentrait du collège,Vous évoquiez déjà,‖ rêveur universel,L'oriental aspect‖ de la nuit de Noël !
Pourtant vous goûtiez bien‖ la sensible Allemagne,Les muguets jaillissant‖ dans ses bois ingénus,L'horloge des beffrois,‖ dont les coups accompagnentLes rondes et les chants‖ des filles aux bras nus ;
Vous connaissiez le poids‖ sentimental des heuresQui semblent fasciner‖ l'errante volupté,Quand l'or des calmes soirs‖ recouvre les demeures,Les gais marchés, le Dôme‖ et l'Université ;
Mais, fougueux inspiré,‖ fier ami des naïades,Les humaines amours‖ vous berçaient tristement,Et vous trouviez, auprès‖ d'une enfant tendre et fade,La double solitude‖ où sont tous les amants !
Accablé par la voix‖ des forêts mugissantes,Vous inventiez Cordoue,‖ ses palais et ses bains,La fille de l'alcade,‖ altière et rougissante,Qui, trahissant son âme‖ offerte aux chérubins,Soupire auprès d'un jeune‖ et dédaigneux rabbin…
Les frais torrents du Hartz‖ et la mauresque EspagneTour à tour enivraient‖ votre insondable esprit.Que de pleurs près des flots !‖ de cris sur la montagne !Que de lâches soupirs,‖ ô Heine ! que surpritLa gloire au front baissé,‖ votre sombre compagne !
Parfois, vers votre cœur,‖ que brisaient les démons,Et qui laissait couler‖ sa détresse infinie,Vous sentiez accourir,‖ par la brèche des monts,Les grands vents de Bohême‖ et de Lithuanie ;
Les cloches, les chorals,‖ les forêts, l'ouragan,Qui composent le ciel‖ musical d'Allemagne,Emplissaient d'un tumulte‖ orageux, où se joignentLes résineux parfums‖ des arbres éloquents,Vos Lieder, à la fois‖ déchirés et fringants.
— Mais quand le vent se tait,‖ quand l'étendue est calme,Vous repoussez le verre‖ où luit le vin du Rhin ;Le Gange, les cyprès,‖ la paresse des palmesVous font de longs signaux,‖ secrets et souverains ;Et votre œil fend l'azur‖ et les sables marins,Immobile, extatique‖ et vague pèlerin !
Vous riez, et tandis‖ que tinte votre rire,Vos poèmes en pleurs‖ invectivent le sort ;Vous chantez, justement,‖ de ne pas pouvoir direLes sources et le but‖ d'un multiple délire,Rossignol florentin,‖ Grèbe des mers du Nord,Qui mélangez au thym‖ du verger de TityreLes gais myosotis‖ des matins de Francfort.
— J'ai vu, un soir d'automne,‖ au bord d'un chaud rivage,Un grand voilier, chargé‖ de grappes de cassis,Ne plus pouvoir voguer,‖ tant le faible équipage,Captif sous un réseau‖ d'effluves épaissis,Gisait, transfiguré‖ par le philtre imprécisD'un arome, grisant‖ plus encor qu'un breuvage.
O Heine ! ce parfum‖ languissant et fatal,Cette vigne éthérée‖ et qui pourtant accable,N'est-ce pas le lointain‖ et pressant idéalQui vous persécutait,‖ quand de son blanc fanalLa lune illuminait,‖ dans les forêts d'érables,Vos soupirs envolés‖ vers sa joue de cristal !
— Vous me l'avez transmis,‖ ce désir des conquêtes,Cet enfantin bonheur‖ dans les matins d'été,Ce besoin de mourir‖ et de ressusciterPour le mal que nous fait‖ l'espoir et sa tempête ;Vous me l'avez transmis,‖ ô mon brûlant prophète,Ce céleste appétit‖ des nobles voluptés !
O mon cher compagnon,‖ dès mes jeunes annéesJ'ai posé dans vos mains‖ mes doigts puissants et doux ;Bien des yeux m'ont déçue‖ et m'ont abandonnée,Mais toujours vos regards‖ s'enroulent à mon cou,Sur le chemin du rêve‖ où je marche avec vous…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1(ababc) 2(abaab) 2(abaaba) 2(ababa) 4(ababb) 7(abab) 1(ababab) 1(abbaa) 1(ababbb) 1(abaabab) 1(ababba) 1(abbaab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 10 quintils, 7 quatrains, 6 sizains, 1 septain
- Mots à la rime
- a voyage / feuillages féminine, non classiqueb clair / entr'ouverts masculine, non classiquec Vert / défaits / paix masculine, non classiquea invisible / Bible / sensible féminine, classiquea s'incline / colline féminine, classiqueb fuir / cuir masculine, classiquec berline / ruines féminine, classiquea lambeaux / coteaux / clos masculine, classiqueb bien-aimées / renommées féminine, non classiquea rapide / avides féminine, classiqueb rochers / lâché / arrachés masculine, classiquea mélancolie / folie féminine, classiqueb captif / plaintif masculine, non classiquea triste / touristes féminine, non classiqueb l'étang / Tristan masculine, non classiquea livres / livre féminine, classiqueb sanglots / flots masculine, classiquea espérance / l'enfance / Mayence féminine, non classiqueb répété / d'été masculine, non classiquea fables / sables / inlassable féminine, non classiqueb appelait / lait / filet masculine, classiquea neige / collège féminine, classiqueb sel / universel / Noël masculine, classiquea Allemagne / accompagnent féminine, classiqueb ingénus / nus masculine, classiquea heures / demeures féminine, classiqueb volupté / l'Université masculine, non classiquea naïades / fade féminine, classiqueb tristement / amants masculine, classiquea mugissantes / rougissante féminine, classiqueb bains / chérubins / rabbin masculine, classiquea Espagne / montagne / compagne féminine, non classiqueb esprit / surprit masculine, classiquea démons / monts masculine, classiqueb infinie / Lithuanie féminine, classiquea l'ouragan / éloquents / fringants masculine, non classiqueb d'Allemagne / joignent féminine, non classiquea calme / palmes féminine, non classiqueb Rhin / souverains masculine, classiquec marins / pèlerin masculine, non classiquea rire / dire féminine, classiqueb sort / Nord / Francfort masculine, classiquec délire / Tityre féminine, classiquea rivage / équipage / breuvage féminine, classiqueb cassis / épaissis / imprécis masculine, classiquea fatal / idéal masculine, non classiqueb accable / d'érables féminine, non classiquec fanal / cristal masculine, classiquea conquêtes / tempête / prophète féminine, non classiqueb d'été / ressusciter / voluptés masculine, non classiquea années / abandonnée féminine, non classiqueb doux / cou / vous masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 2.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
121 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources