Les Vivants et les Morts, 1913· III Les élévations
La prière
Comment vous aborder,‖ redoutable prière ?Ce qu'il faudrait, mon Dieu,‖ c'est ne rien demanderQui n'ait votre impalpable‖ et pensive lumière,Et qui ne nous combatte‖ au lieu de nous aider.
Qu'est-ce qui prie en moi,‖ qu'est-ce qui vous implore,N'est-ce pas ce désir‖ qui ne s'est jamais tu,Et qui, ayant lassé‖ tous les échos sonores,Vient à vous, plus secret,‖ plus vaste et plus têtu ?
J'ai peur qu'on vous offense‖ au fond des calmes sphèresPar le besoin que l'homme‖ a d'être contenté,Par cette pesanteur‖ vers ce que l'on préfère,Par l'exaltation‖ de toute faculté !
Il faudrait le formel‖ et morne sacrifice,Le désert refusant‖ la rosée et le vent,L'extase aux yeux noyés,‖ renonçant au déliceDe toucher à la mort‖ avec un cœur vivant.
Aussi je n'ose rien‖ demander à l'espace,Je sais que la prière‖ est un pressant amourQui, comme l'épervier‖ sur le troupeau qui passe,Tombe du haut du ciel,‖ plus rapide et plus lourd !
Rien n'est pur, rien n'est bon‖ dans le souhait des êtres,Puisque tout est besoin‖ de calme ou de sanglot,Ivresse d'absorber,‖ de croître et de connaître,Inguérissable attrait‖ de la soif et de l'eau !
Les puissants animaux,‖ désolés et sublimes,Qui dardent dans mon cœur‖ leurs vœux déchus, divins,Ne me laisseront pas‖ monter jusqu'à vos cimesSans que mon être entier‖ ait apaisé leur faim !
Et puis, avec quels yeux‖ et quelles mains humainesConcevoir votre esprit,‖ vos aspects, vos séjours ?Parfois, en suffoquant,‖ je pressens vos domainesQuand il faut plus de place‖ à mon extrême amour ;
Mais je n'offre jamais‖ qu'une âme inassouvieQui vous exige ainsi‖ qu'un plus vaste pouvoir,Et qui, dépassant l'air,‖ les formes et la vie,Poursuit jusqu'en vous-même‖ un éclatant savoir.
Pourtant, regardez-nous,‖ sur les routes réellesOù nous luttons, mêlés‖ de constance et d'exil,Accoutumés au sol‖ et tentés par les ailes,Absents de nous déjà,‖ et vers vous en péril…
— Être toujours vaincu‖ et ne pouvoir l'admettre,Ne pas donner au sort‖ notre consentement,Et, quand de toute part‖ la mort monte et pénètre,Rire comme la mer‖ en son blanc flamboiement !
Persévérer en soi‖ malgré l'ardeur nouvelle,Malgré l'arrachement‖ et la mobilité,Et sentir je ne sais‖ quelle vie éternelleJaillir du seul effort‖ humain d'avoir été.
Avoir toujours cherché,‖ pressenti l'impossibleComme un sûr continent‖ épandu et dissous ;Et partout exigé‖ un amour réversible,Qui fait que l'onde aussi‖ aurait eu soif de nous ;
Errer dans les matins‖ soulevés et bachiquesQui semblent pleins de temps,‖ d'espoir, de chauds conseilsEt ne plus leur livrer‖ son âme nostalgiquePuisqu'aucun cœur ne bat‖ derrière le soleil ;
Avoir vu peu à peu‖ s'assombrir la natureSans pouvoir discerner,‖ au long des frais matins,Si c'est dans le regard‖ ou les vastes verduresQue le flambeau vivace‖ et prudent s'est éteint ;
N'avoir jamais voulu‖ mettre aucune défenseEntre sa libre vie‖ et votre volonté,Afin que votre active‖ et confuse présenceY jette son tumulte‖ et son infinité ;
Avoir vraiment connu,‖ dans des lieux héroïques,L'appétit matinal‖ et joyeux de la mort,Et senti que la vie‖ allégée et mystiqueFuyait vers quelque appel‖ venu d'un autre bord,
Enfin, avoir porté‖ la douleur exemplaire,L'amour par qui l'on voit,‖ l'on comprend et l'on sait,Et vivre désormais‖ dans le regret austèreDe n'avoir pu mourir‖ quand on se surpassait,
Voyez si ce n'est pas‖ la plus pesante imageDe l'âme se traînant‖ jusqu'à votre inconnu,Et, soulevant déjà‖ l'éboulement des âges,Vous présentant l'esprit‖ comme un diamant nu.
— Être un tigre blessé,‖ qui s'allonge et qui saigneDans vos forêts, mon Dieu,‖ peu sûr d'être sauvé…J'ai vu trop de repos‖ chez ceux qui vous atteignent :La sainteté n'est pas‖ de vous avoir trouvé !…
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a prière / lumière féminine, classiqueb demander / aider masculine, classiquea implore / sonores féminine, non classiqueb tu / têtu masculine, classiquea sphères / préfère féminine, non classiqueb contenté / faculté masculine, classiquea sacrifice / délice féminine, classiqueb vent / vivant masculine, classiquea l'espace / passe féminine, classiqueb amour / lourd masculine, non classiquea êtres / connaître féminine, non classiqueb sanglot / l'eau masculine, non classiquea sublimes / cimes féminine, classiqueb divins / faim masculine, non classiquea humaines / domaines féminine, classiqueb séjours / amour masculine, non classiquea inassouvie / vie féminine, classiqueb pouvoir / savoir masculine, classiquea réelles / ailes féminine, classiqueb d'exil / péril masculine, classiquea l'admettre / pénètre féminine, classiqueb consentement / flamboiement masculine, classiquea nouvelle / éternelle féminine, classiqueb mobilité / été masculine, classiquea l'impossible / réversible féminine, classiqueb dissous / nous masculine, classiquea bachiques / nostalgique féminine, non classiqueb conseils / soleil masculine, non classiquea nature / verdures féminine, non classiqueb matins / éteint masculine, non classiquea défense / présence féminine, classiqueb volonté / infinité masculine, classiquea héroïques / mystique féminine, non classiqueb mort / bord masculine, classiquea exemplaire / austère féminine, classiqueb sait / surpassait masculine, classiquea image / âges féminine, non classiqueb inconnu / nu masculine, classiquea saigne / atteignent féminine, non classiqueb sauvé / trouvé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 1.8
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources