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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions

J’espère de mourir…

Anna de Noailles· 13 quatrains, alexandrins, 52 vers

J'espère de mourir‖ d'une mort lente et forte,Que mon esprit verra‖ doucement approcherComme on voit une sœur‖ entrebâiller la porte,Qui sourit simplement‖ et qui vient vous chercher.

Je lui dirai : Venez,‖ chère mort, je vous aime,Après mes longs travaux,‖ voici vos nobles jeux.J'ai longtemps refusé‖ votre secours suprême,Car si le corps est las,‖ l'esprit est courageux.

Mais venez, délivrez‖ un courage qui s'use,Abrégez le combat,‖ rendez à l'universL'immense poésie‖ embuée et confuseDont mon âme et mon corps‖ ont si longtemps souffert !

Les torrents des rochers,‖ le sable blond des rives,Les vaisseaux balancés,‖ l'Automne dans les bois,Les bêtes des forêts,‖ surprises et captives,Méditaient dans mon cœur‖ et gémissaient en moi !

O mort, laissez-les fuir‖ vers la forêt puissante,Ces fauves compagnons‖ de mon silence ardent !Que leur native ardeur,‖ féroce et caressante,Peuple la chaude nuit‖ d'un murmure obsédant.

Ce n'était pas mon droit‖ de garder dans mon êtreUn aspect plus divin‖ de la création ;De savoir tout aimer,‖ de pouvoir tout connaîtrePar les secrets chemins‖ de l'inspiration !

Ce n'était pas mon droit,‖ aussi la destinée,Comme un guerrier sournois,‖ chaque jour, chaque nuit,Attaquait de sa main‖ habile et forcenéeLe sublime butin‖ qui me comble et me nuit.

Mais venez, chère mort ;‖ mon âme vous appelle,Asseyez-vous ici‖ et donnez-moi la main.Que votre bras soutienne‖ un front longtemps rebelle,Et recueille la voix‖ du plus las des humains :

— Prenez ces yeux, emplis‖ de vastes paysages,Qui n'ont jamais bien vu‖ l'exact et le réel,Et qui, toujours troublés‖ par de changeants visages,Ont versé plus de pleurs‖ que la mer n'a de sel.

Prenez ce cœur puissant‖ qu'un faible corps opprime,Et qui, heurtant sans fin‖ ses étroites parois,Eut l'attrait du divin‖ et le pouvoir des cimes,Et s'élevait aux cieux‖ comme la pierre choit.

Ah ! vraiment le tombeau‖ qui dévore et qui ronge,Le sol, tout composé‖ d'étranges corrosifs,L'ombre fade et mouillée‖ où les racines plongent,Le nid de la corneille‖ au noir sommet des ifs,

Pourront-ils m'accorder‖ cette paix sans seconde,Sommeil que mon labeur‖ tenace a mérité,Et saurai-je, en mourant,‖ restituer au mondeCe grand abus d'amour,‖ de rêve et de clarté ?

Hélas ! je voudrais bien‖ ne plus être orgueilleuse,Mais ce que j'ai souffert‖ m'arrache un cri vainqueur.Pour élancer encor‖ ma voix tempétueuseIl faudrait une foule,‖ et qui n'aurait qu'un cœur !

Versification

Forme
13 quatrains (quatrains)
Rimes
13(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
13 quatrains
Mots à la rime
a forte / porte féminine, classiqueb approcher / chercher masculine, classiquea aime / suprême féminine, classiqueb jeux / courageux masculine, classiquea s'use / confuse féminine, classiqueb l'univers / souffert masculine, non classiquea rives / captives féminine, classiqueb bois / moi masculine, non classiquea puissante / caressante féminine, classiqueb ardent / obsédant masculine, classiquea être / connaître féminine, classiqueb création / l'inspiration masculine, classiquea destinée / forcenée féminine, classiqueb nuit masculine, classiquea appelle / rebelle féminine, classiqueb main / humains masculine, non classiquea paysages / visages féminine, classiqueb réel / sel masculine, classiquea opprime / cimes féminine, non classiqueb parois / choit masculine, non classiquea ronge / plongent féminine, non classiqueb corrosifs / ifs masculine, classiquea seconde / monde féminine, classiqueb mérité / clarté masculine, classiquea orgueilleuse / tempétueuse féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 1.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources