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un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions

Que m’importe Aujourd’hui…

Anna de Noailles· 24 quatrains, alexandrins et hexasyllabes, 96 vers

Que m'importe aujourd'hui‖ qu'un monde disparaisse !Puisque tu vis, le temps‖ peut glacer les étés,Rien ne peut me frustrer‖ de la sainte allégresseQue ton corps ait été !

Même lorsque la mort‖ finira mon extase,Quand toi-même seras‖ dans l'ombre disparu,Je bénirai le sol‖ qui fut le flanc du vaseOù tes pieds ont couru !

— Tu viens, l'air retentit,‖ ta main ouvre la porte,Je vois que tout l'espace‖ est orné de tes yeux,Tu te tais avec moi,‖ que veux-tu qu'on m'apporte,A moi qui suis le feu ?

La nuit, je me réveille,‖ et comme une blessure,Mon rêve déchiré‖ te cherche aux alentours,Et je suis cet avare‖ éperdu, qui s'assureQue son or luit toujours.

Je constate ta vie‖ en respirant, mon souffleN'est que la certitude‖ et le reflet du tien,Déjà je m'enfuyais‖ de ce monde où je souffre,C'est toi qui me retiens.

Parfois je t'aime avec‖ un silence de tombe,Avec un vaste esprit,‖ calme, tiède, terni,Et mon cœur pend sur toi‖ comme une pierre tombeDans le vide infini !

J'habite un lieu secret,‖ ardent, mystique et vagueOù tout agit pour toi,‖ où mon être est néant ;Mais le vaisseau alerte‖ est porté par la vague,Je suis ton Océan !

Autrefois, étendue‖ au bord joyeux des mondes,Déployée et chantant‖ ainsi que les forêts,J'écoutais la Nature,‖ insondable et féconde,Me livrer des secrets.

Je me sentais le cœur‖ qu'un Dieu puissant préfère,L'anneau toujours intact‖ et toujours traverséQui joint le cri terrestre‖ aux musiques des sphères,L'avenir au passé.

A présent je ne vois,‖ ne sens que ta venue,Je suis le matelot‖ par l'orage assailliQui ne regarde plus‖ que le point de la nueOù la foudre a jailli !

— Je te donne un amour‖ qu'aucun amour n'imite,Des jardins pleins du vent‖ et des oiseaux des bois,Et tout l'azur qui luit‖ dans mon cœur sans limites,Mais resserré sur toi.

Je compte l'âge immense‖ et pesant de la terrePar l'escalier des nuits‖ qui monte à tes aïeux,Et par le temps sans fin‖ où ton corps solitaireDormira sous les cieux.

C'est toi l'ordre, la loi,‖ la clarté, le symbole,Le signe exact et bref‖ par qui tout est certain,Qui dans mon triste esprit‖ tinte comme une obole,Au retour du matin.

— J'ai longtemps repoussé‖ l'approche de l'ivresse,L'encens, la myrrhe et l'or‖ que portaient les trois rois ;Je disais : « Ce bonheur,‖ s'il se peut, ô Sagesse,Qu'il passe loin de moi !

Qu'il passe loin de moi‖ cet odorant calice ;Même en mourant de soif,‖ je peux le refuser,Si la consomption,‖ les orgueils, le ciliceProtègent du baiser. »

— Mais le Destin, pensif,‖ alourdi, plein de songes,M'indiquait en riant‖ mon martyre ébloui.L'avenir aimanté‖ déjà vers nous s'allonge,Tout ce qui vit dit oui.

Tout ce qui vit dit : Prends,‖ goûte, possède, espère,Ta conscience aussi‖ trouvera bien son lot,Car l'amour, radieux‖ comme un verger prospère,Est gonflé de sanglots :

De sanglots, de soupirs,‖ de regrets et de rageDont il faut tout subir.‖ Quelque chose se meurtDans l'empire implacable‖ et sacré du courage,Quand on fuit le bonheur !

Et je disais : « Seigneur,‖ ce bien, ce mal suprême,Ma chaste volonté‖ ne veut pas le saisir,Mais mon être infini‖ est autour de moi-mêmeUn cercle de désir ;

Des générations,‖ des siècles, des mémoiresOnt mis leur espérance‖ et leur attente en moi ;Je suis le lieu choisi‖ où leur mystique histoireVeut périr sur la croix. »

Une âpre, une divine,‖ une ineffable étreinte,Un baiser que le temps‖ n'a pas encor donnéAttendait, pour jaillir‖ hors de la vaste enceinte,Que mon désir fût né.

Dans les puissants matins‖ des émeutes d'AthènesAinsi courait un peuple‖ ivre, agile, enflammé,Que la Minerve d'or,‖ debout sur les fontaines,Ne pouvait pas calmer…

— J'accepte le bonheur‖ comme une austère joie,Comme un danger robuste,‖ actif et surhumain ;J'obéis en soldat‖ que la Victoire emploieA mourir en chemin :

Le bonheur, si criblé‖ de balles et d'entailles,Que ceux qui l'ont connu‖ dans leur chair et leurs osViennent rêver le soir‖ sur les champs de batailleOù gisent les héros…

Versification

Forme
24 quatrains (quatrains)
Rimes
24(abab)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (72 de 12, 24 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
24 quatrains
Mots à la rime
a disparaisse / allégresse féminine, classiqueb étés / été masculine, non classiquea extase / vase féminine, classiqueb disparu / couru masculine, classiquea porte / m'apporte féminine, classiqueb yeux / feu masculine, non classiquea blessure / s'assure féminine, classiqueb alentours / toujours masculine, classiquea souffle / souffre féminine, assonanteb tien / retiens masculine, non classiquea tombe féminine, classiqueb terni / infini masculine, classiquea vague féminine, classiqueb néant / Océan masculine, non classiquea mondes / féconde féminine, non classiqueb forêts / secrets masculine, classiquea préfère / sphères féminine, non classiqueb traversé / passé masculine, classiquea venue / nue féminine, classiqueb assailli / jailli masculine, classiquea n'imite / limites féminine, non classiqueb bois / toi masculine, non classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb aïeux / cieux masculine, classiquea symbole / obole féminine, classiqueb certain / matin masculine, classiquea l'ivresse / Sagesse féminine, classiqueb rois / moi masculine, non classiquea calice / cilice féminine, classiqueb refuser / baiser masculine, classiquea songes / s'allonge féminine, non classiqueb ébloui / oui masculine, classiquea espère / prospère féminine, classiqueb lot / sanglots masculine, non classiquea rage / courage féminine, classiqueb meurt / bonheur masculine, non classiquea suprême / moi-même féminine, classiqueb saisir / désir masculine, classiquea mémoires / histoire féminine, non classiqueb moi / croix masculine, non classiquea étreinte / enceinte féminine, classiqueb donné / né masculine, classiquea d'Athènes / fontaines féminine, classiqueb enflammé / calmer masculine, non classiquea joie / emploie féminine, classiqueb surhumain / chemin masculine, classiquea d'entailles / bataille féminine, non classiqueb os / héros masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 2.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources