Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions
La tempête
«La passion n’est que le pressentiment de la volupté.»LUCRÈCE.
A qui m'adresserai-je‖ en ces jours misérablesOù, le cœur submergé‖ par un puissant dégoût,J'entends autour de moi‖ l'hallucinant remousD'une énergique voix‖ qu'on sent infatigable ?
Elle dit, cette voix :‖ « Je suis la volupté ;Comme fit le passé,‖ l'avenir me consulte ;Aux heures de repos‖ pensif ou de tumulteC'est par moi que le cœur‖ croit à l'éternité !
« Un homme est orgueilleux‖ quand il a du courage,Mais on ne peut pas être‖ héroïque avec moi.Les vaisseaux, les chemins,‖ les rêves, les voyagesAmènent l'univers‖ suppliant sous ma loi.
« Je règne sur l'active‖ et chancelante vieComme un tigre onduleux,‖ aux prunelles ravies ;L'Orient dilaté,‖ engourdi, haletant,Tressaille dans mes bras,‖ cadavre palpitant !
« Parfois, sous le climat‖ brumeux des cathédrales,Je semble m'assoupir‖ pendant vos longs hivers,Mais je jaillis soudain,‖ éparse et triomphale,Du cri d'un maigre oiseau‖ sur un églantier vert !
« En vain les repentants,‖ les rêveurs, les ascètesS'enferment au désert‖ comme des emmurés,Je m'attache à leur plaie‖ ardente et satisfaite,Car je suis la douleur,‖ plaisir transfiguré !
« Lorsque devant l'autel‖ flamboyant, les mystiquesEssayent d'écarter‖ mon fantôme jaloux,Je fais pleuvoir sur eux‖ l'orage des musiquesQui trompe leur prudence,‖ et dit : « Je vous absous. »
« Je mens quand je me tais,‖ je mens quand je protège,Partout où sont des corps,‖ partout où sont des cœursJ'élance hardiment‖ mon fourmillant cortège,Et le monde est empli‖ de ma suave odeur.
« Quand les adolescents‖ ou les amants austèresEspèrent me bannir‖ de leurs sublimes vœux,J'attaque lentement‖ leur citadelle altière,Et comme un chaud venin‖ je me répands en eux ;
« Ceux qui me sont voués‖ ont de vagues prunellesOù le danger projette‖ un invincible attrait.Comme un ciel enfiévré,‖ sillonné par des ailes,Ces vacillants regards‖ ont de mouvants secrets… »
Alors, moi qui sais bien‖ que cette voix funesteProclame la puissante‖ et triste vérité,Je demande, mon Dieu,‖ quel combat et quel gesteÉloignent des humains‖ l'âpre fatalité.
— Seigneur, si la pitié,‖ la charité, l'extase,Si le stoïque effort,‖ si l'entrain à mourir,Si la Nature, enfin,‖ n'est jamais que ce vaseD'où toujours le désir‖ ténébreux peut jaillir,
Si c'est toujours l'amour‖ anxieux qui s'exhaleDes actives cités,‖ des mers et de l'azur,Si les astres ne sont,‖ délirantes vestales,Que des lampes d'amour‖ au bord d'un temple impur,
Si vous n'avez toujours,‖ invincible Nature,Que le cruel souhait‖ de vous perpétuer,Si vous n'aimez en nous‖ que la race futureQui fait naître sans fin‖ les vivants des tués,
Si la guerre, la paix,‖ le grand élan des foules,La ronde agreste avec‖ les chansons du hautbois,Les arbres et leurs nids,‖ l'océan et ses houles,Et la tranquille odeur‖ de l'hiver dans les bois,
Ne sont toujours que vous,‖ ténébreuse tempête,Solitaire torture‖ ou frisson propagé,Obstacle que rencontre‖ une âme qui haletteVers l'amour absolu,‖ innocent et léger,
Si l'héroïsme même,‖ et son ardeur secrète,Ne sont pour les humains‖ pudiques et hardisQue l'espoir d'être exclus‖ de votre impure fête,Et l'honneur d'échapper‖ à votre joug maudit,
Laissez-moi m'en aller‖ vers les froides ténèbresOù l'accueillante mort‖ nous laisse reposer,Et qu'enfin je me mêle‖ à ces restes funèbresQu'une sublime horreur‖ préserve du baiser !
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 2(abba) 15(abab) 1(aabb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a misérables / infatigable féminine, non classiqueb dégoût / remous masculine, non classiquea volupté / l'éternité masculine, classiqueb consulte / tumulte féminine, classiquea courage / voyages féminine, non classiqueb moi / loi masculine, classiquea vie / ravies féminine, non classiqueb haletant / palpitant masculine, classiquea cathédrales / triomphale féminine, non classiqueb hivers / vert masculine, non classiquea ascètes / satisfaite féminine, non classiqueb emmurés / transfiguré masculine, non classiquea mystiques / musiques féminine, classiqueb jaloux / absous masculine, classiquea protège / cortège féminine, classiqueb cœurs / odeur masculine, non classiquea austères / altière féminine, non classiqueb vœux / eux masculine, classiquea prunelles / ailes féminine, classiqueb attrait / secrets masculine, non classiquea funeste / geste féminine, classiqueb vérité / fatalité masculine, classiquea l'extase / vase féminine, classiqueb mourir / jaillir masculine, classiquea s'exhale / vestales féminine, non classiqueb l'azur / impur masculine, classiquea Nature / future féminine, classiqueb perpétuer / tués masculine, non classiquea foules / houles féminine, classiqueb hautbois / bois masculine, classiquea tempête / halette féminine, classiqueb propagé / léger masculine, non classiquea secrète / fête féminine, classiqueb hardis / maudit masculine, non classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb reposer / baiser masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 2.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources