Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions
Les soldats sur la route…
Les soldats sur la route‖ avaient passé : les cuivresRésonnaient, semblait-il,‖ contre l'or du soleil.C'était l'heure où le jour‖ est à l'adieu pareil,Et quitte un monde en pleurs‖ qui ne peut pas le suivre.
Nous écoutions le chant‖ emporté des clairons,Cet appel à la mort‖ exaltait mieux que vivre ;Et nous étions tous deux‖ demi-las, demi-ivresDu bruit d'ailes que fait‖ la guerre sur les fronts !
Que voulais-tu ? Quel mont,‖ quel sommet, quelle tombeT'attirait ? Quel souhait‖ de mourir avais-tu ?Je vis bien ton effort‖ douloureux et têtuPour fuir l'amour humain‖ où toute âme retombe.
Et je sentis alors‖ les forces de mon cœurTe rejoindre en un lieu‖ plus grave que la joie,Plein de vent, de fumée‖ et d'éclairs, où s'éploieL'archange des combats,‖ sans fatigue et sans peur.
Mon amour transformé‖ délaissait ton visagePar qui tout est pour moi‖ raison, paix, vérité ;Et comme un fin rayon‖ mêlé à ma clartéJe t'emportais dans un‖ mystique paysage…
— Mais la tiédeur du soir,‖ les doux champs inclinés,La splendide et rêveuse‖ impuissance des âmesDans mon cœur exalté‖ faisaient plier les flammes,Comme un feu champêtre est‖ par le vent réfréné.
Un pâle étang dormait‖ au cercle étroit des saules,Les collines versaient‖ le blé mûr comme un lait :Tes yeux où le désir‖ naissait et se voilaitAvaient l'azur aigu‖ et condensé des pôles.Nous écoutions bruire,‖ au bord des bois sans fond,Les cris épars, confus‖ des geais, des pies-grièches,Le murmure inquiet‖ et suspendu que fontLes pas ronds des chevreuils‖ froissant des feuilles sèches.
La tristesse d'aimer‖ sous les cieux s'étalait,Non faible, mais robuste,‖ apaisée, acceptante ;Et je posais sur toi,‖ chère âme humble et tentante,Mes yeux où le pouvoir‖ humain s'accumulait.
Et lentement je vis‖ dans tes yeux apparaîtreLe poison de mon rêve,‖ en ton âme injecté.Les clairons s'éloignaient‖ dans la brume champêtre,De tout l'or du soir, seul‖ mon cœur t'était resté.Je consolais en toi‖ ton destin, irritéDe n'être pas la cible‖ où tout frappe et pénètrePour quelque vague, immense,‖ âpre immortalité…
— Mais que peut-on, hélas !‖ un être pour l'autre être,En dehors de la volupté ?
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 8[abba] 2[abab] 1[ababa]
- Mètre
- Alexandrins surtout (44 de 12, 1 de 8)· profil 6−6
- Mots à la rime
- a cuivres / suivre féminine, non classiqueb soleil / pareil masculine, classiquea clairons / fronts masculine, classiqueb vivre / demi-ivres féminine, non classiquea tombe / retombe féminine, classiqueb avais-tu / têtu masculine, classiquea cœur / peur masculine, classiqueb joie / s'éploie féminine, classiquea visage / paysage féminine, classiqueb vérité / clarté masculine, classiquea inclinés / réfréné masculine, non classiqueb âmes / flammes féminine, classiquea saules / pôles féminine, classiqueb lait / voilait masculine, classiquec fond / font masculine, classiqued pies-grièches / sèches féminine, classiquea s'étalait / s'accumulait masculine, classiqueb acceptante / tentante féminine, classiquea apparaître / champêtre féminine, classiqueb injecté / resté masculine, classiquec irrité / immortalité / volupté masculine, classiqued pénètre / être féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.7
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
45 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources