Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats
Le retour au lac Leman
Je retrouve le calme‖ et vaste paysage :C'est toujours sur les monts,‖ les routes, les rivages,Vos gais bondissements,‖ chaleur aux pieds d'argent !Le monde luit au sein‖ de l'azur submergeantComme une pêcherie‖ aux mailles d'une nasse ;Je vois, comme autrefois,‖ sur le bord des terrasses,Des jeunes gens ; l'un rêve,‖ un autre fume et lit ;Un balcon, languissant‖ comme un soir au Chili,Couve d'épais parfums‖ à l'ombre de ses stores.Le lac, tout embué‖ d'avoir noyé l'aurore,Encense de vapeurs‖ le paresseux été ;Et le jour traîne ainsi‖ sa parfaite beautéDans une griserie‖ indolente et muette.Soudain l'azur fraîchit,‖ le soir vient ; des mouettesS'abattent sur les flots ;‖ leur vol compact et lourdQui semble harceler‖ la faiblesse du jourDonne l'effroi subit‖ des mauvaises nouvelles…Il semble, tant l'éther‖ est comblé par des ailes,Que quelque arbre géant,‖ par le vent agité,Laisse choir ce feuillage‖ agile et duveté.Et le soleil s'abaisse,‖ et comme un doux désastre,Frappé par les rayons‖ du soleil verticalTout s'attriste, languit ;‖ le lac orientalA le liquide éclat‖ des métaux dans les astres ;Et le cœur est soudain‖ par le soir attaqué…
Et tous deux nous marchons‖ sur les dalles du quai.Nous sommes un instant‖ des vivants sur la terre ;Ces montagnes, ces prés,‖ ces rives solitairesSont à nous ; et pourtant‖ je ne regarde plusAvec la même ardeur‖ un monde qui m'a plu.Je laisse s'écouler‖ aux deux bords de mon âmeLes ailes, les aspects,‖ les effluves, les flammes ;Je ne répondrai pas‖ à leur frivole appel :Mon esprit tient captifs‖ des oiseaux éternels.Je ne regarde plus‖ que la cime croissanteDes arbres, qui toujours‖ s'efforçant vers le ciel,Détachant leur regard‖ des plaines nourrissantes,Écoutent la douceur‖ du soir confidentielEt montent lentement‖ vers la lune ancienne…Je songe au noble éclat‖ des nuits platoniciennes,A la flotte détruite‖ un soir syracusain,A Eschyle, inhumé‖ à l'ombre des raisins,Dans Géla, sous la terre‖ heureuse de Sicile.Je songe à ces déserts‖ où florissaient des villes ;A cet entassement‖ de siècles et d'ardeurQue le soleil toujours,‖ comme un divin voleur,Va puiser dans la tombe‖ et redonne à la nue.Je songe à la vie ample,‖ antique, continue ;Et à vous, qui marchez‖ près de moi, et portezAvec moi la moitié‖ du rêve et de l'été ;A vous, qui comme moi,‖ témoin de tous les âges,Tenez l'engagement,‖ plein d'un grave courage,De bien vous souvenir,‖ en tout temps, en tout lieu,Que l'homme en insistant‖ réalise son Dieu,Et qu'il a pour devoir,‖ dans la Nature obscure,De la doter d'une âme‖ intelligible et pure,De guider l'Univers‖ avec un cœur si fortQue toujours soit plus beau‖ chaque instant qui se lève ;Et d'écouter avec‖ un mystique transportLes sublimes leçons‖ que donnent à nos rêvesL'infatigable voix‖ de l'amour et des morts…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 24[aa] 1[abba] 1[abab] 1[ababa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a paysage / rivages féminine, non classiqueb d'argent / submergeant masculine, classiquec nasse / terrasses féminine, non classiqued lit / Chili masculine, non classiquee stores / l'aurore féminine, non classiquef été / beauté masculine, classiqueg muette / mouettes féminine, non classiqueh lourd / jour masculine, non classiquei nouvelles / ailes féminine, classiquej agité / duveté masculine, classiquek désastre / astres féminine, non classiquel vertical / oriental masculine, classiquem attaqué / quai masculine, non classiqueb terre / solitaires féminine, équivalentec plus / plu masculine, non classiqued âme / flammes féminine, non classiquee appel / éternels masculine, non classiquef croissante / nourrissantes féminine, non classiqueg ciel / confidentiel masculine, non classiqueh ancienne / platoniciennes féminine, classiquei syracusain / raisins masculine, non classiquej Sicile / villes féminine, non classiquek d'ardeur / voleur masculine, non classiquel nue / continue féminine, classiquem portez / l'été masculine, classiquen âges / courage féminine, non classiqueo lieu / Dieu masculine, non classiquep obscure / pure féminine, classiqueq fort / transport / morts masculine, classiquer lève / rêves féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 3.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
61 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources