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un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats

Les journées romaines

Anna de Noailles· 27 quatrains, alexandrins et octosyllabes, 108 vers

L'éther pris de vertige‖ et de fureur tournoie,Un luisant diamant‖ de tant d'azur s'extrait.Virant, psalmodiant,‖ le vent divise et ploieLa pointe faible des cyprès.

C'est en vain que les eaux‖ écumeuses et blanches,Captives tout en pleurs‖ des lourds bassins romains,S'élèvent bruyamment,‖ s'ébattent et s'épanchent :Neptune les tient dans sa main.

Je contemple la rage‖ impuissante des ondes ;Dans cette vague éparse‖ en la jaune cité,C'est vous qu'on voit jaillir,‖ conductrice des mondes,Amère et douce Aphrodité !

L'odeur de la chaleur,‖ languissante et créole,Stagne entre les maisons‖ qui gonflent de soleil ;Comme un coureur ailé‖ le ciel bifurque et voleAu bord tranchant des toits vermeils ;

Et là-bas, sous l'azur‖ qui toujours se dévide,Un jet d'eau, turbulent‖ et lassé tour à tour,Semble un flambeau d'argent,‖ une torche liquideQu'agite le poing de l'Amour.

Rome ploie, accablé‖ de grappes odorantes,La surhumaine vie‖ envahit l'air ancien,Les chapiteaux brisés‖ font fleurir leurs acanthesAux thermes de Dioclétien !

Dans ce cloître pâmé,‖ des bacchantes blêmiesGisent ; silence, azur,‖ léthargiques dédains !Le soleil tombe en feu‖ sur la gorge endormieDe ces Danaés des jardins…

Ils dorment là, liés‖ par les roses païennes,Ces corps de marbre blond,‖ las et voluptueux :O mes sœurs du ciel grec,‖ chères Milésiennes,Que de siècles sont sur vos yeux !

L'une d'elles voudrait‖ se dégager ; sa hancheSoulève le sommeil‖ ainsi qu'un flot trop lourd,Mais tout le poids des temps‖ et de l'azur la penche :Elle rêve là pour toujours.

De vifs coquelicots,‖ comme un sang gai, s'élancentParmi les verts fenouils,‖ à Saint-Paul-hors-les-Murs ;Un dôme en or suspend‖ des colliers de ByzanceAu cou flamboyant de l'azur.

Ce matin, dans le vent‖ qui vient puiser les cendres,Pour les mêler au jour‖ ivre d'air et d'éclat,Je respire ton cœur‖ voluptueux et tendre,Pauvre Cécile Métella !

Tu n'es pas à l'écart‖ des saisons immortelles,Un tourbillon d'azur‖ te recueille sans fin ;Je n'ai pas plus de part‖ que tes mânes fidèleA l'univers vague et divin !

Les blancs eucalyptus‖ et le cyprès qui chante,Où viennent aboutir‖ les longs soupirs des morts,Racontent, chers défunts,‖ vos détresses penchantes,Votre sort pareil à nos sorts.

Quels familiers discours‖ sur la voie Appienne !Tissés dans le soleil,‖ les morts vont jusqu'aux cieux ;Vous renaissez en moi,‖ ombres aériennes,Vous entrez dans mes tristes yeux !

Là-bas, sur la colline,‖ un jeune cimetièreÉtale sa langueur‖ d'Anglais sentimental,Les délicats tombeaux,‖ dans les lis et le lierre,Font monter un sang de cristal.

Midi luit : la villa‖ des chevaliers de MalteChoit comme une danseuse‖ aux pieds brûlants et las.Comme un fauve tigré‖ l'air jaunit et s'exalte ;Une nymphe en pierre vit là.

Elle a les bras cassés,‖ mais sa force éternelleEmpourpre de plaisir‖ ses genoux triomphants ;Le néflier embaume,‖ un jet d'eau est, près d'elle,Secoué d'un rire d'enfant.

Les dieux n'ont pas quitté‖ la campagne romaine,Euterpe aux blonds pipeaux,‖ Érato qui sourit,Dansent dans le jardin‖ Mattei, où se promèneLe saint Philippe de Néri.

— Mais c'est vous qui, ce soir,‖ partagez mon malaise,Dans l'église sans voix,‖ au mur pâle et glacé,Déesse catholique,‖ ô ma sainte Thérèse,Qui soupirez, les yeux baissés !

Malgré vos airs royaux,‖ et la fierté divineDont s'enveloppe encor‖ votre cœur emporté,L'angoisse de vos traits‖ permet que l'on devineVotre douce mendicité.

O visage altéré‖ par l'ardente tortureD'attendre le bonheur‖ qui descend lentement,Appel mystérieux,‖ hymne de la nature,Désir de l'immortel amant !

Je vous offre aujourd'hui,‖ parmi l'encens des prêtres,Comme un grain plus brûlant‖ mis dans vos encensoirs,Le rire que j'entends‖ au bas de la fenêtreOù je rêve seule, le soir ;

C'est le rire joyeux,‖ épouvanté, timideDe deux enfants heureux,‖ éperdus, inquiets,Qui joignent leurs regards‖ et leurs lèvres avides,— Et dont tout le sanglot riait !

Ils riaient, ils étaient‖ effrayés l'un de l'autre ;Un jet d'eau s'effritait‖ dans le lointain bassin ;La lune blanchissait,‖ de sa clarté d'apôtre,La terrasse des Capucins.

Une palme portait‖ le poids mélancoliqueDe l'éther sans zéphyr,‖ sans rosée et sans bruit ;Rien ne venait briser‖ son attente pudique,Que ce rire aigu dans la nuit !

Et je n'entendis plus‖ que ce rire nocturne,Plus fort que les senteurs‖ des terrasses de miel,Plus vif que le sursaut‖ des sources dans leur urne,Plus clair que les astres au ciel.

— Je le prends dans mes mains,‖ chaudes comme la lave,Je le mêle aux élans‖ de mon éternité,Ce rire des humains,‖ si farouche et si grave,Qui prélude à la volupté !

Versification

Forme
27 quatrains (quatrains)
Rimes
27(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (81 de 12, 27 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
27 quatrains
Mots à la rime
a tournoie / ploie féminine, classiqueb s'extrait / cyprès masculine, non classiquea blanches / s'épanchent féminine, non classiqueb romains / main masculine, non classiquea ondes / mondes féminine, classiqueb cité / Aphrodité masculine, classiquea créole / vole féminine, classiqueb soleil / vermeils masculine, non classiquea dévide / liquide féminine, classiqueb tour / l'Amour masculine, classiquea odorantes / acanthes féminine, classiqueb ancien / Dioclétien masculine, classiquea blêmies / endormie féminine, non classiqueb dédains / jardins masculine, classiquea païennes / Milésiennes féminine, classiqueb voluptueux / yeux masculine, classiquea hanche / penche féminine, classiqueb lourd / toujours masculine, non classiquea s'élancent / Byzance féminine, non classiqueb Saint-Paul-hors-les-Murs / l'azur masculine, non classiquea cendres / tendre féminine, non classiqueb d'éclat / Métella masculine, non classiquea immortelles / fidèle féminine, non classiqueb fin / divin masculine, classiquea chante / penchantes féminine, non classiqueb morts / sorts masculine, classiquea Appienne / aériennes féminine, non classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea cimetière / lierre féminine, classiqueb sentimental / cristal masculine, classiquea Malte / s'exalte féminine, classiqueb las / là masculine, non classiquea éternelle / d'elle féminine, classiqueb triomphants / d'enfant masculine, non classiquea romaine / promène féminine, classiqueb sourit / Néri masculine, non classiquea malaise / Thérèse féminine, classiqueb glacé / baissés masculine, non classiquea divine / devine féminine, classiqueb emporté / mendicité masculine, classiquea torture / nature féminine, classiqueb lentement / amant masculine, classiquea prêtres / fenêtre féminine, non classiqueb encensoirs / soir masculine, non classiquea timide / avides féminine, non classiqueb inquiets / riait masculine, non classiquea l'autre / d'apôtre féminine, classiqueb bassin / Capucins masculine, non classiquea mélancolique / pudique féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea nocturne / urne féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquea lave / grave féminine, classiqueb éternité / volupté masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 2.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources