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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats

Musique pour les jardins de Lombardie

Anna de Noailles· strophes variées, alexandrins, 79 vers

Les îles ont surgi‖ des bleuâtres embruns…O terrasses ! balcons‖ rouillés par les parfums !Paysages figés‖ dans de languides poses ;Plis satinés des flots‖ contre les lauriers-roses ;Nostalgiques palmiers,‖ ardents comme un sanglot,Où des volubilis‖ d'un velours indigoSuspendent mollement‖ leurs fragiles haleines !…— Un papillon, volant‖ sur les fleurs africaines,Faiblit, tombe, écrasé‖ par le poids des odeurs.Hélas ! on ne peut pas‖ s'élever ! La langueurCoule comme un serpent‖ de ce feuillage étrange,Le thé, les camphriers‖ se mêlent aux oranges.Forêts d'Océanie‖ où la sève, le boisOnt des frissons secrets‖ et de plaintives voix…O vert étouffement,‖ enroulement, luxure,Crépitement de mort,‖ ardente moisissureDes arbres exilés,‖ qu'usent en cet îlotLa caresse des vents‖ et les baisers de l'eau…— Et Pallanza, là-bas,‖ sur qui le soleil flambe,Semble un corps demi-nu,‖ languissant, vaporeux,Qui montre ses flancs d'or,‖ mais dont les douces jambesSe voilent des soupirs‖ du lac voluptueux…— O tristesse, plus tard,‖ dans les nuits parfumées,Quand les chauds souvenirs‖ ont la moiteur du sang,De revoir en son cœur,‖ les paupières fermées,Et tandis que la mort‖ déjà sur nous descend,Les suaves matins‖ des îles Borromées !…

Je goûte vos parfums‖ que les vents chauds inclinent,Profonds magnolias,‖ lauriers des Carolines…— Les rames, sur les flots‖ palpitants comme un cœur,Imitent les sanglots‖ langoureux du bonheur.O promesse de joie,‖ ô torpeur juvénile !Une cloche se berce‖ au rose campanileQui, délicat et fier,‖ semble un cyprès vermeil ;Partout la volupté,‖ la mélodie errante…— O matin de Stresa,‖ turquoise respirante,Sublime agilité‖ du cœur vers le soleil !

O soirs italiens,‖ terrasses parfumées,Jardins de mosaïque‖ où traînent des paons blancs,Colombes au col noir,‖ toujours toutes pâmées,Espaliers de citrons‖ qu'oppresse un vent trop lent,Iles qui sur Vénus‖ semblent s'être fermées,Où l'air est affligeant‖ comme un mortel soupir,Ah ! pourquoi donnez-vous,‖ douceurs inanimées,Le sens de l'éternel‖ au corps qui doit mourir !

Ah ! dans les bleus étés,‖ quand les vagues entre ellesOnt le charmant frisson‖ du cou des tourterelles,Quand l'Isola Bella,‖ comme une verte tour,Semble Vénus nouant‖ des myrtes à l'Amour,Quand le rêve, entraîné‖ au bercement de l'onde,Semble glisser, couler‖ vers le plaisir du monde,Quand le soir étendu‖ sur ces miroirs gisantsEst une joue ardente‖ où s'exalte le sang,J'ai cherché en quel lieu‖ le désir se repose…— Douces îles, pâmant‖ sur des miroirs d'eau rose,Vous déchirez le cœur‖ que l'extase engourdit.Pourquoi suis-je enfermée‖ en un tel paradis !

Ah ! que lassée enfin‖ de toute jouissance,Dans ces jardins meurtris,‖ dans ces tombeaux d'essence,Je m'endorme, momie‖ aux membres épuisés !Que cet embaumement‖ soit un dernier baiser,Tandis que, sous les noirs‖ bambous qui vous abritent,Sous les cèdres, pesants‖ comme un ciel sombre et bas,Blancs oiseaux de sérail‖ que le parfum abat,Vous gémirez d'amour,‖ colombes d'Aphrodite !

Des parfums assoupis‖ aux rebords des terrasses,L'azur en feu, des fleurs‖ que la chaleur harasse,Sur quel rocher d'amour‖ tant d'ardeur me lia !…— Colombes sommeillant‖ dans les camélias,Dans les verts camphriers‖ et les saules de Chine,Laissez dormir mes mains‖ sur vos douces échines.Consolez ma langueur,‖ vous êtes, ce matin,Le rose Saint-Esprit‖ des tableaux florentins.— Tourterelles en deuil,‖ si faibles, si lassées,Fruits palpitants et chauds‖ des branches épicées,Hélas ! cet anneau noir‖ qui cercle votre couSemble enfermer aussi‖ mon âpre destinée,Et vos gémissements‖ m'annoncent tout à coupLes enivrants malheurs‖ pour lesquels je suis née…

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
25[aa] 4[abab] 1[ababa] 2[abba]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a embruns / parfums masculine, classiqueb poses / lauriers-roses féminine, classiquec sanglot / indigo masculine, non classiqued haleines / africaines féminine, classiquee odeurs / langueur masculine, non classiquef étrange / oranges féminine, non classiqueg bois / voix masculine, classiqueh luxure / moisissure féminine, classiquei îlot / l'eau masculine, non classiquej flambe / jambes féminine, non classiquek vaporeux / voluptueux masculine, classiquel parfumées / fermées / Borromées féminine, classiquem sang / descend masculine, non classiquea inclinent / Carolines féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, non classiquec juvénile / campanile féminine, classiqued vermeil / soleil masculine, classiquee errante / respirante féminine, classiquea parfumées / pâmées féminine, classiqueb blancs / lent masculine, classiquec fermées / inanimées féminine, non classiqued soupir / mourir masculine, classiquea elles / tourterelles féminine, classiqueb tour / l'Amour masculine, classiquec l'onde / monde féminine, classiqued gisants / sang masculine, classiquee repose / rose féminine, non classiquef engourdit / paradis masculine, classiquea jouissance / d'essence féminine, non classiqueb épuisés / baiser masculine, classiquec abritent / d'Aphrodite féminine, non classiqued bas / abat masculine, non classiquea terrasses / harasse féminine, non classiqueb lia / camélias masculine, non classiquec Chine / échines féminine, non classiqued matin / florentins masculine, non classiquee lassées / épicées féminine, non classiquef cou / coup masculine, classiqueg destinée / née féminine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 2.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

79 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources