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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· IV Les tombeaux

Les morts

Anna de Noailles· 22 quatrains, alexandrins, 88 vers

«Si belle qu’ait été la Comédie en tout le reste…»PASCAL.

Seigneur, j'ai vu la face‖ inerte de vos morts,J'ai vu leur blanc visage‖ et leurs mains engourdies ;J'ai cherché, le front bas‖ devant ces calmes corps,Ce qui reste autour d'eux‖ d'une âme ivre et hardie.

Leur triste bouche, hélas !‖ hors du bien et du malA conquis la suprême‖ et vaine sauvegarde ;Comme un remous secret,‖ hésitant, inégal,Un flottant inconnu‖ sous leurs traits se hasarde.

Rien en leurs membres las‖ n'a gardé la tiédeurDe la haute aventure,‖ humaine, ample et vivace ;Ils sont emplis d'oubli,‖ d'abîme, de lourdeur ;On sent s'éloigner d'eux‖ l'atmosphère et l'espace.

Barques à la dérive,‖ ils ont quitté nos ports ;Ainsi qu'une momie‖ au fil d'un flot funèbre,Ils vont, fardeau traîné‖ vers d'étranges ténèbresPar la complicité‖ du temps rapide et fort.

Nos déférents regards‖ humblement les contemplent :Soldats anéantis,‖ victimes sans splendeur !— J'écoute s'écrouler‖ les colonnes du templeQue mon orgueil avait‖ élevé sur mon cœur.

Hélas ! nul Dieu, nul Dieu‖ ne parle par leur ombre ;Aucun tragique jet‖ de flamme et de fiertéN'émane de ces corps,‖ qui, détachés des nombres,Sont tombés dans le gouffre‖ où rien n'est plus compté…

Ainsi je m'en irai,‖ cendre parmi les cendres ;Mon regard qui marquait‖ son sceau sur le soleil,Mes pas qui, s'élevant,‖ voyaient les monts descendre,Subiront ce destin‖ singulier et pareil.

Je serai ce néant‖ sans volonté, sans geste,Ce dormeur incliné‖ qui, si on l'insultait,Garderait le silence‖ absorbé qui lui reste,N'opposerait qu'un front‖ qui consent et se tait.

— Ah ! quand j'étais si jeune‖ et que j'aimais les heuresPar besoin d'épuiser‖ mon courage infini,Je songeais en tremblant‖ à la sombre demeureQu'on creuse dans le sol‖ granuleux et bruni ;

Mais rien n'irritera‖ l'épave solitaire ;La peur est aux vivants,‖ mais les morts sont exclus.Quoi ! rien n'est donc pour eux ?‖ Quoi ! pas même la terreNe se fera connaître‖ à leurs sens révolus ?

Rien ! voilà donc ton sort,‖ âme altière et régnante ;Voilà ton sort, cœur ivre‖ et brûlant de désir ;Regard ! voilà ton sort.‖ Douleur retentissante,Voilà votre tonnerre‖ et votre long loisir !

Rien ! oui, j'ai bien compris,‖ mon esprit s'agenouille ;Je jette mon amour‖ sur cette humanitéQui, toujours encerclée‖ et prise par la rouille,Transmet l'ardent flambeau‖ de son inanité…

Ainsi, je sais, je sais !‖ Accordez-moi la grâceDe souffrir à l'écart,‖ de laisser à mon cœurLe temps de regarder‖ les univers en faceEt de ne pas faiblir‖ de honte et de stupeur :

— Ainsi je n'étais rien,‖ et mon esprit qui songeAvait bien parcouru‖ les espaces, les temps ;Comme l'aigle qui monte‖ et le dauphin qui plongeJe revenais portant‖ les riants éléments !

La fierté, la pitié,‖ les pardons, le courage,En possédant mon cœur‖ se l'étaient partagé ;Sans répit, sans repos,‖ je luttais dans l'orageComme un vaisseau qu'un flot‖ fougueux rend plus léger !

C'est bien, j'accepte cet‖ écroulement du rêve,Ce suprême répons‖ à mon esprit dresséComme une tour puissante‖ et guerrière où se lèventL'Attente impétueuse‖ et l'Espoir offensé !

Mais avant d'accepter,‖ sans plus jamais me plaindre,Ce lot où vont périr‖ l'espérance et la foi,Hélas ! avant d'aller‖ m'apaiser et m'éteindre,Amour, je vous bénis‖ une dernière fois :

Je vous bénis, Amour,‖ archange pathétique,Sublime combattant‖ contre l'ombre et la mort,Lucide conducteur‖ d'un monde énigmatique,Exigeant conseiller‖ que consulte le sort ;

Par vos terribles soins,‖ comme de grandes fresques,L'Histoire des humains‖ suspend au long des joursDes figures en feu,‖ pourpres et romanesques,Dont la flamme et le sang‖ ont tracé les contours.

— Seigneur, l'âme est l'élan,‖ la dépense infinie,Seigneur, tout ce qui est,‖ est amour ou n'est rien.Au centre d'une ardente‖ et plaintive agonieJ'ai possédé les jours‖ futurs, les temps anciens ;

Vienne à présent la mort‖ et son atroce calme,Mer où les vaisseaux n'ont‖ ni voiles ni hauban,Contrée où nul zéphyr‖ ne fait bouger les palmes,Arène où nul couteau‖ ne trouve un cœur sanglant !

Vienne la mort, mon âme‖ a dépassé les bornes,Mon esprit, comme un astre,‖ aux cieux s'est projeté,J'ignorerai l'abîme‖ humiliant et morne,Mon cœur dans la douleur‖ eut son éternité !

Versification

Forme
22 quatrains (quatrains)
Rimes
21(abab) 1(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
22 quatrains
Mots à la rime
a morts / corps masculine, classiqueb engourdies / hardie féminine, non classiquea mal / inégal masculine, classiqueb sauvegarde / hasarde féminine, classiquea tiédeur / lourdeur masculine, classiqueb vivace / l'espace féminine, classiquea ports / fort masculine, non classiqueb funèbre / ténèbres féminine, non classiquea contemplent / temple féminine, non classiqueb splendeur / cœur masculine, classiquea ombre / nombres féminine, non classiqueb fierté / compté masculine, classiquea cendres / descendre féminine, non classiqueb soleil / pareil masculine, classiquea geste / reste féminine, classiqueb l'insultait / tait masculine, classiquea heures / demeure féminine, non classiqueb infini / bruni masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb exclus / révolus masculine, classiquea régnante / retentissante féminine, classiqueb désir / loisir masculine, classiquea s'agenouille / rouille féminine, classiqueb humanité / inanité masculine, classiquea grâce / face féminine, classiqueb cœur / stupeur masculine, classiquea songe / plonge féminine, classiqueb temps / éléments masculine, classiquea courage / l'orage féminine, classiqueb partagé / léger masculine, non classiquea rêve / lèvent féminine, non classiqueb dressé / offensé masculine, classiquea plaindre / m'éteindre féminine, classiqueb foi / fois masculine, non classiquea pathétique / énigmatique féminine, classiqueb mort / sort masculine, classiquea fresques / romanesques féminine, classiqueb jours / contours masculine, classiquea infinie / agonie féminine, classiqueb rien / anciens masculine, non classiquea calme / palmes féminine, non classiqueb hauban / sanglant masculine, non classiquea bornes / morne féminine, non classiqueb projeté / éternité masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 1.6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources