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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· III Les élévations

O dieu mystérieux…

Anna de Noailles· quatrains, alexandrins, 96 vers

O Dieu mystérieux‖ qui n'aimez pas les êtres,Qui les avez jetés,‖ pleins d'amour et d'espoir,Dans un monde où jamais‖ rien de vous ne pénètrePour rassurer leurs jours,‖ pour éclairer leurs soirs,

Peut-être n'avez-vous‖ de soucis paternelsQue pour les verdoyants‖ et calmes paysages,Qui sont comblés d'azur,‖ d'allégresse, de miel,Et d'un apaisement‖ que n'ont pas les visages ?

— Les jeux des papillons,‖ des oiseaux, des zéphirs,Une branche qu'un flot‖ de soleil ploie et marque,Font bouger l'horizon,‖ que l'on croit voir frémirComme une frêle tente‖ au-dessus d'une barque.

Se joignant dans un net‖ et décisif amour,Le cristal bleu de l'air‖ et la lente collineAllongent leur unique‖ et mutuel contourDans la molle atmosphère,‖ assoupie et câline.

Les rameaux délicats‖ et gommeux des sapins,S'offrant, se refusant‖ aux brises qui les pressent,Et grésillant ainsi‖ qu'un tison argentin,Emplissent l'air de leurs‖ parcelles de caresses :

Caresse étincelante,‖ hésitante et sans fin,Qui ne se lasse pas,‖ et, toute une journée,Imite sur l'azur‖ éblouissant et finL'élan d'une âme active‖ et toujours enchaînée.

Des papillons s'en vont‖ comme des messagersDe la pelouse à l'arbre‖ et de l'arbre à la nue,Et leur vol oscillant‖ tâche de s'allégerDe l'importune ardeur‖ à leurs flancs retenue.

Tout est heureux parmi‖ ce ploiement des rameaux ;Dans le lointain, un chien‖ impétueux aboie ;Un train coule, rapide‖ et lisse comme une eau ;Et partout c'est la joie :‖ antique et neuve joie !

— Ah ! puisque vous n'étiez,‖ Dieu des cieux enivrés,Qu'un Sultan amoureux‖ des jardins et des arbres,Qui, la nuit, contemplez‖ les bleus poissons nacrésQue la lune nourrit‖ dans son bassin de marbre,

Puisque, Dieu d'Orient,‖ opulent et cruel,Vous n'aimiez du sol noir‖ où les hommes expirentQue ces tapis de fleurs,‖ ces châles sensuelsBariolés ainsi‖ que de lourds cachemires,

Pourquoi nous avez-vous‖ placés dans ces jardinsOù, l'esprit enfiévré‖ de naïve puissance,Ignorant votre immense‖ et nonchalant dédainNous cherchons à goûter‖ votre invisible essence ?

— Pauvres gladiateurs‖ qui n'ont droit qu'à la mort,La splendeur de l'espoir‖ nous entraîne et nous broie ;Quel but assignez-vous‖ au courage, à l'effort,Puisque l'homme n'est pas‖ désigné pour la joie ?

Du haut de vos balcons,‖ sur les divans des cieux,Le bras traînant au bord‖ des pompeuses nuées,Vous regardez, Sultan‖ d'Asie aux cheveux bleus,La sombre armée humaine,‖ avide et dénuée.

Vous savez que l'homme est‖ l'esclave révolté,Celui dont le désir‖ a dépassé vos règles,Et dont l'esprit, plus haut‖ que la sérénité,A le frémissement‖ des prunelles de l'aigle.

Et vous vous détournez‖ de son sublime orgueil :Qu'il souffre, qu'il s'obstine‖ ou défaille, qu'importe ?Son passage ne fait‖ pas d'ombre sur votre œilQu'enchantent des jets d'eau‖ sous les arceaux des portes.

Vous dites : « Que me veut‖ ce lutteur irrité,Qui, par moi introduit‖ dans la royale arènePour servir de spectacle‖ à mon oisiveté,Pense pouvoir fléchir‖ ma langueur souveraine ?

Que les chaleurs, les eaux,‖ les tigres des forêtsLe détruisent, qu'il aille‖ en ces métamorphosesOù toujours ma puissance‖ invincible apparaît ;Je ne distingue pas‖ l'homme d'avec les choses… »

— Que vos jardins sont beaux,‖ que vos vergers sont clairs,Seigneur ! Père des flots,‖ des saisons, des contrées ;Des cymbales d'argent‖ semblent frapper les airs,Et soulèvent aux cieux‖ des trombes azurées !

Non, nous n'avions pas droit‖ à vos soins vigilants,Notre grandeur n'est pas‖ le fruit d'or de votre œuvre ;Vous nous aviez créés‖ d'un cœur indifférent,Comme le rossignol‖ et la verte couleuvre.

Vous ne pouviez savoir‖ que de vos frais matins,De vos nuits, que les vents‖ transportent d'allégresse,Nous ferions, nous, rêveurs‖ exigeants et hautains,Le temple de notre âpre‖ et frénétique ivresse ;

Que toujours désirant‖ et jamais satisfaits,Aux flèches du désir‖ ajoutant le reproche,Nous emplirions l'éther‖ insensible et parfait,D'un chant plus remuant‖ que l'orage et les cloches ;

Que l'amour et la mort,‖ dont vous aviez liéLes mains, dans une sage‖ et suave harmonie,Seraient pour nous, héros‖ toujours à l'agonie,Le mystique portail‖ avec ses deux piliers ;

Que nous appellerions‖ amour, splendeur, désastre,Ce qui n'est à vos yeux‖ que la pente du sort.Et qu'avec nos orgueils,‖ nos défis, nos transports,Nous viendrions,-Bouddha‖ qui rêvez dans les astres,Près de la lune, blanc‖ lotus mort à demi,Écoutant la musique‖ éparse et frémissanteQue font les sphères d’or en leur course dansante, —Troubler par nos sanglots‖ votre rire endormi…

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
21(abab) 1(abba) 1(abbacddc)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
22 quatrains, 1 huitain
Mots à la rime
a êtres / pénètre féminine, non classiqueb d'espoir / soirs masculine, non classiquea paternels / miel masculine, non classiqueb paysages / visages féminine, classiquea zéphirs / frémir masculine, non classiqueb marque / barque féminine, classiquea amour / contour masculine, classiqueb colline / câline féminine, classiquea sapins / argentin masculine, non classiqueb pressent / caresses féminine, non classiquea fin masculine, classiqueb journée / enchaînée féminine, classiquea messagers / s'alléger masculine, non classiqueb nue / retenue féminine, classiquea rameaux / eau masculine, non classiqueb aboie / joie féminine, classiquea enivrés / nacrés masculine, classiqueb arbres / marbre féminine, non classiquea cruel / sensuels masculine, non classiqueb expirent / cachemires féminine, non classiquea jardins / dédain masculine, non classiqueb puissance / essence féminine, classiquea mort / l'effort masculine, classiqueb broie / joie féminine, classiquea cieux / bleus masculine, classiqueb nuées / dénuée féminine, non classiquea révolté / sérénité masculine, classiqueb règles / l'aigle féminine, non classiquea orgueil / œil masculine, classiqueb qu'importe / portes féminine, non classiquea irrité / oisiveté masculine, classiqueb arène / souveraine féminine, classiquea forêts / apparaît masculine, non classiqueb métamorphoses / choses féminine, classiquea clairs / airs masculine, classiqueb contrées / azurées féminine, classiquea vigilants / indifférent masculine, non classiqueb œuvre / couleuvre féminine, classiquea matins / hautains masculine, classiqueb d'allégresse / ivresse féminine, classiquea satisfaits / parfait masculine, non classiqueb reproche / cloches féminine, non classiquea lié / piliers masculine, non classiqueb harmonie / l'agonie féminine, classiquea désastre / astres féminine, non classiqueb sort / transports masculine, non classiquec demi / endormi masculine, classiqued frémissante / dansante féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 2.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources