Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats
Les rives romanesques
Soir paresseux des lacs,‖ douceur lente des rames,Qui, sur l'eau susceptible,‖ élancez des frissons,Romanesque blancheur‖ des terrasses, chansonsQue des nomades font‖ retentir, où se pâmeLe vocable éternel‖ du triste amour, quelle âmeTromperez-vous ce soir‖ par votre déraison ?
L'absorbante chaleur‖ voile les monts d'albâtre,Un généreux feuillage‖ abrite les chemins,Les hameaux ont l'odeur‖ du laitage et de l'âtre ;Et les montagnes sont,‖ dans l'espace bleuâtre,Hautes et torturées‖ comme un courage humain.
Au loin les voiliers las‖ ont l'air de tourterelles,Qui, dans ce paradis‖ liquide et sommeillant,Renonçant à l'éther,‖ laissent flotter leurs ailesEt gisent, transpercés‖ par le flot scintillant.
Et la nuit vient, serrant‖ ses mailles d'argent sombreSur l'Alpe bondissante‖ où le jour ruisselait,Et c'est comme un subit,‖ sournois coup de filet,Capturant l'horizon,‖ qui palpite dans l'ombreComme un peuple d'oiseaux‖ aux voûtes d'un palais…
Un vert fanal au port‖ tremble dans l'eau tranquille ;Tout a la calme paix‖ des astres arrêtés ;Il semble qu'on soit loin‖ des champs comme des villes ;L'air est ample et profond‖ dans l'immobilité ;Et l'on croit voir jaillir‖ de sensibles idyllesDe toute la douceur‖ de cette nuit d'été !
— Pourquoi nous trompez-vous,‖ beauté des paysages,Aspect fidèle et pur‖ des romanesques nuits,Engageante splendeur,‖ vent courant comme un page,Secrète expansion‖ des odeurs, calme bruit,Silencieux désirs‖ montant du fond des âges ?
Pourquoi nous faites-vous‖ espérer le bonheurQuand, par delà les lois,‖ l'esprit, la conscience,Vous ressemblez au but‖ qu'entrevoit le coureur ?Dans un séjour où rien‖ n'est péché ni douleur,Sous l'arbre désormais‖ béni de la science,Vous convoquez les corps‖ et les cœurs pleins d'ardeur !
Mais, hélas ! les humains‖ et la grande NatureN'échangent plus leur sombre‖ et différente humeur ;Entre eux tout est mensonge,‖ épouvante, imposture ;Les souhaits infinis,‖ les peines, les blessuresNe trouvent pas en elle‖ un remède à leurs pleurs.La terre indifférente,‖ exhalant ses senteurs,N'a d'accueil maternel‖ que pour celui qui meurt.
— Terre, prenez les morts,‖ soyez douce à leur rêve ;Serrez-les contre vous,‖ rendez-les éternels,Donnez-leur des matins‖ de rosée et de sève,Mêlez-les à vos fruits,‖ vos métaux et vos sels.
Qu'ils soient participants‖ à vos soins innombrables,Que, depuis le sol noir‖ jusqu'au divin éther,Plus légers, plus nombreux‖ que les vents du désert,Ils aillent, légion‖ furtive, impondérable !
Mais nous, nous ne pouvons‖ qu'être des cœurs humains :Nous habitons l'esprit,‖ les passions, la foule ;Nous sommes la moisson,‖ et nous sommes la houle ;Nous bâtissons un monde‖ avec nos tristes mains ;Et tandis que le jour‖ insouciant se lèveSans jamais secourir‖ ou protéger nos rêves,La force de nos cœurs‖ construit les lendemains…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1(abbaab) 1(abaab) 2(abab) 1(abbab) 1(ababab) 1(ababa) 1(abaaba) 1(abaabcc) 1(abba) 1(abbacca)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 sizains, 3 quintils, 3 quatrains, 2 septains
- Mots à la rime
- a rames / pâme / âme féminine, non classiqueb frissons / chansons / déraison masculine, classiquea d'albâtre / l'âtre / bleuâtre féminine, classiqueb chemins / humain masculine, non classiquea tourterelles / ailes féminine, classiqueb sommeillant / scintillant masculine, non classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb ruisselait / filet / palais masculine, classiquea tranquille / villes / idylles féminine, classiqueb arrêtés / l'immobilité / d'été masculine, classiquea paysages / page / âges féminine, classiqueb nuits / bruit masculine, non classiquea bonheur / coureur masculine, non classiqueb conscience / science féminine, non classiquec douleur / d'ardeur masculine, classiquea Nature / imposture / blessures féminine, classiqueb humeur / pleurs masculine, non classiquec senteurs / meurt masculine, non classiquea rêve / sève féminine, non classiqueb éternels / sels masculine, classiquea innombrables / impondérable féminine, classiqueb éther / désert masculine, classiquea humains / mains / lendemains masculine, classiqueb foule / houle féminine, non classiquec lève / rêves féminine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 2.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
59 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources