Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats
Au pays de rousseau
Le lac, plus lent qu'une huile‖ azurée, se repose,Et le doux ciel, couleur‖ d'abricot et de rose,Penche sur lui sa calme‖ et pensive langueur.Les grillons, dans les prés,‖ ont commencé leurs chœurs :Scintillement sonore,‖ et qui semble un cantiqueVers la première étoile,‖ humble et mélancolique,Qui fait trembler aux cieux‖ sa liquide lueur…
L'automne épand déjà‖ ses fumeuses odeurs.
Un voilier las, avec‖ ses deux voiles dressées,Rêve comme un clocher‖ d'église délaissée.Touffus et frémissants‖ dans le soir spacieux,Les peupliers ont l'air‖ de hauts cyprès joyeux ;Au bord des champs où flotte‖ une vapeur d'albâtreLes cloches des troupeaux‖ semblent fêter le pâtre.
Teinté de sombre argent,‖ un cèdre contournéA le tumulte obscur‖ d'un nuage enchaînéQui roule sur l'éther‖ sa foudre ténébreuse…Et l'ombre vient, luisante,‖ épandue, onctueuse.Les montagnes sur l'eau‖ pèsent légèrement ;Tout semble délicat,‖ plein de détachement,On ne sait quelle éparse‖ et vague quiétudeMédite. Un clair fanal,‖ douce sollicitude,Égoutte dans les flots‖ son rubis scintillant.— O nuits de Lamartine‖ et de Chateaubriand !Vent dans les peupliers,‖ sources sur les collines,Tintement des grelots‖ aux coursiers des berlines,Villages traversés,‖ secrète humiditéDes vallons où le frais‖ silence est abrité !Calme lampe aux carreaux‖ d'une humble hôtellerie,Bruit pressé des torrents,‖ travaux des bûcherons,Vieux hêtres abattus‖ dont les écorces fontFlotter un parfum d'eau‖ et de menuiserie,Quoi ! j'avais délaissé‖ vos poignantes douceurs ?Retirée en un grave‖ et mystique labeur,Le regard détourné,‖ l'âme puissante et rude,Je montais vers ma paix‖ et vers ma solitude !
— Nature, accordez-moi‖ le plus d'amour humain,Le plus de ses clartés,‖ le plus de ses ténèbres,Et la grâce d'errer‖ sur les communs chemins,Loin de toute grandeur‖ isolée et funèbre ;
Accordez-moi de vivre‖ encor chez les vivants,D'entendre les moulins,‖ le bruit de la scierie,Le rire des pays‖ égayés par le vent,Et de tout recevoir‖ avec un cœur qui prie,
Un cœur toujours empli,‖ toujours communicant,Qui ne veut que sa part‖ de la tâche des autres,Et qui ne rêve pas‖ à l'écart, évoquantL'auréole orgueilleuse‖ et triste des apôtres !
Que tout me soit amour,‖ douceur, humanité :La vigne, le village‖ et les feux de septembre,Les maisons rapprochées‖ de si bonne amitié,L'universel labeur‖ dans le secret des chambres ;
Et que je ne sois plus,‖ au-dessus des abîmesOù mon farouche esprit se tenait asservi, —Comme un aigle blessé‖ en atteignant les cimes,Qui ne peut redescendre,‖ et qu'on n'a pas suivi !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 16[aa] 1[abba] 5[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a repose / rose féminine, classiqueb langueur / chœurs masculine, non classiquec cantique / mélancolique féminine, classiqued lueur / odeurs masculine, non classiquea dressées / délaissée féminine, non classiqueb spacieux / joyeux masculine, classiquec d'albâtre / pâtre féminine, classiquea contourné / enchaîné masculine, classiqueb ténébreuse / onctueuse féminine, classiquec légèrement / détachement masculine, classiqued quiétude / sollicitude féminine, classiquee scintillant / Chateaubriand masculine, classiquef collines / berlines féminine, classiqueg humidité / abrité masculine, classiqueh hôtellerie / menuiserie féminine, classiquei bûcherons / font masculine, non classiquej douceurs / labeur masculine, non classiquek rude / solitude féminine, classiquea humain / chemins masculine, non classiqueb ténèbres / funèbre féminine, non classiquea vivants / vent masculine, non classiqueb scierie / prie féminine, classiquea communicant / évoquant masculine, classiqueb autres / apôtres féminine, classiquea humanité / amitié masculine, classiqueb septembre / chambres féminine, non classiquea abîmes / cimes féminine, classiqueb asservi / suivi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 1.6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources