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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats

Midi sonne au clocher de la tour sarrasine

Anna de Noailles· strophes variées, alexandrins, 104 vers

«Ne recherche pas la cause de la turbulence :
c’est l’affaire de la mystérieuse nature…».

Midi sonne au clocher‖ de la tour sarrasine.Un calme épanoui‖ pèse sur les collines ;Les palmes des jardins‖ font insensiblementUn geste de furtif‖ et doux assentiment.Le vent a rejeté‖ ses claires arbalètesSur la montagne,‖ entre la neige et les violettes !Les rumeurs des hameaux‖ ont le charme brouilléD'une vague, glissant‖ sur de blancs escaliers…— O calme fixité,‖ que ceint un clair rivage,L’Amour rayonne au centre indéfini des âges ! —Un noir cyprès, creusé‖ par la foudre et le vent,Ondulant dans l'air tiède,‖ officiant, rêvant,Semble, par sa débile‖ et céleste prière,Un prophète expirant,‖ entr'ouvert de lumière !— Aérienne idylle,‖ envolement d'airain,La cloche au chant naïf‖ du couvent franciscainRépond au tendre appel‖ de la cloche des Carmes.L'olivier, argenté‖ comme un torrent de larmes,Imite, en se courbant‖ sous les placides cieux,L'humble adoration‖ des cœurs minutieux…— Quel vœu déposerai-je‖ en vos mains éternelles,Sainte antiquité grecque,‖ ô Moires maternelles ?Déjà bien des printemps‖ se sont ouverts pour moi.Au pilier résineux‖ de chacun de leurs moisJ'ai souffert ce martyre‖ enivrant et terrible,Près de qui le bonheur‖ n'est qu'un ennui paisible…Je ne verrai plus rien‖ que je n'aie déjà vu.Je meurs à la fontaine‖ où mon désir a bu :Les battements du cœur‖ et les beaux paysages,L'ouragan et l'éclair‖ baisés sur un visage,L'oubli de tout, l'espoir‖ invincible, et plus hautL'extase d'être un dieu‖ qui marche sur les flots ;La gloire d'écouter,‖ seule, dans la natureL'universelle Voix,‖ dont la céleste enflureProclame dans l'azur,‖ dans les blés, dans les bois,« Âme, je te choisis‖ et je me donne à toi, »Tout cela qui frissonne‖ et qui me fit divine,Je ne le goûterai‖ que comme un front s'inclineSur le miroir, voilé‖ par l'ombre qui descend,Où déjà s'est penché‖ son rire adolescent…— Mais la fougueuse vie‖ en mon cœur se déchaîne :O son des Angelus‖ dans les faubourgs de Gênes,Tandis qu'au bord des quais,‖ où règne un lourd climat,Les vaisseaux entassés,‖ les cordages, les mâts,Semblent, dans le ciel pâle‖ où la chaleur s'énerve,De noirs fuseaux, tissant‖ la robe de Minerve !Vieille fontaine arabe,‖ au jet d'eau mince et long,Exilée en Sicile,‖ en de secrets vallons.Soirs du lac de Némi,‖ soirs des villas romaines,Où la noble cascade‖ en déroulant sa traîneSur un funèbre marbre,‖ imite la pudeurDe la Mélancolie,‖ errante dans ses pleurs,Et qu'un faune poursuit‖ sur la rapide pente…— Muet accablement‖ d'un square d'Agrigente :Jardin tout excédé‖ de ses fleurs, où j'étaisLa Mémoire en éveil‖ d'un monde qui se tait.Dans ce dormant Dimanche‖ amolli et tenace,Mêlée à l'étendue,‖ éparse dans l'espace,Étrangère à mon cœur,‖ à mes pesants tourments,Je n'étais plus qu'un vaste‖ et pur pressentimentDe tous les avenirs,‖ dont les heures fécondesS'accompliront sans nous‖ jusqu'à la fin des mondes…— Chaud silence ; et l'élan‖ que donne la torpeur !L'air luit ; le sifflement‖ d'un bateau à vapeurJette son rauque appel‖ à la rive marchande.Une glu argentée‖ entr'ouvre les amandes ;De lourds pigeons, heurtés‖ aux arceaux d'un couvent,Font un bruit éclatant‖ de satin et de vent,Comme un large éventail‖ dans les nuits sévillanes…Sur l'aride sentier,‖ un pâtre sur un âneChantonne, avec l'habile‖ et perfide langueurD'une main qui se glisse‖ et qui cherche le cœur…

— Par ce cristal des jours,‖ par ces splendeurs païennes,Seigneur, préservez-nous‖ de la paix quotidienneQui stagne sans désir,‖ comme de glauques eaux !Nous avons faim d'un chant‖ et d'un bonheur nouveau !Je sais que l'âpre joie‖ en blessures abonde,Je ne demande pas‖ le repos en ce monde ;Vous m'appelez, je vais ;‖ votre but est secret ;Vous m'égarez toujours‖ dans la sombre forêt ;Mais quand vous m'assignez‖ quelque nouvel orage,Merci pour le danger,‖ merci pour le courage !A travers les rameaux‖ serrés, je vois soudainLa mer, comme un voyage‖ exaltant et serein !Je sais ce que l'on souffre,‖ et si je suis vivante,C'est qu'au fond de la morne‖ ou poignante épouvante,Lorsque parfois ma force‖ extrême se lassait,Un ange, au cœur cerclé‖ de fer, me remplaçait…— Et pourtant, je ne veux‖ pas amoindrir ma chanceD'être le lingot d'or‖ qui brise la balance ;D'être, parmi les cœurs‖ défaillants, incertains,L'esprit multiplié‖ qui répond au Destin !Je n'ai pas peur des jours,‖ du feu, du soir qui tombe ;Dans le désert, je suis‖ nourrie par les colombes.Je sais bien qu'il faudra‖ connaître en vous un jourLa fin de tout effort,‖ l'oubli de tout amour,Nature ! dont la paix‖ guette notre agonie.

Mais avant cet instant‖ de faiblesse infinie,Traversant les plateaux,‖ les torrents hauts ou secs,Chantant comme faisaient‖ les marins d'IonieDans l'odeur du corail,‖ du sel et du varech,J'irai jusqu'aux confins‖ de ces rochers des Grecs,Où les flots démontés‖ des colonnes d'HerculeEngloutissaient les nefs,‖ au vent du crépuscule !…

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
49[aa] 1[aababb]
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Mots à la rime
a sarrasine / collines féminine, non classiqueb insensiblement / assentiment masculine, classiquec arbalètes / violettes féminine, classiqued brouillé / escaliers masculine, non classiquee rivage / âges féminine, non classiquef vent / rêvant masculine, classiqueg prière / lumière féminine, classiqueh d'airain / franciscain masculine, classiquei Carmes / larmes féminine, classiquej cieux / minutieux masculine, classiquek éternelles / maternelles féminine, classiquel moi / mois masculine, non classiquem terrible / paisible féminine, classiquen vu / bu masculine, classiqueo paysages / visage féminine, non classiquep haut / flots masculine, non classiqueq nature / enflure féminine, classiquer bois / toi masculine, non classiques divine / s'incline féminine, classiquet descend / adolescent masculine, classiqueu déchaîne / Gênes féminine, non classiquev climat / mâts masculine, non classiquew s'énerve / Minerve féminine, classiquex long / vallons masculine, non classiquey romaines / traîne féminine, non classiquez pudeur / pleurs masculine, non classiquea pente / d'Agrigente féminine, classiqueb j'étais / tait masculine, non classiquec tenace / l'espace féminine, classiqued tourments / pressentiment masculine, non classiquee fécondes / mondes féminine, classiquef torpeur / vapeur masculine, classiqueg marchande / amandes féminine, non classiqueh couvent / vent masculine, classiquei sévillanes / âne féminine, non classiquej langueur / cœur masculine, classiquea païennes / quotidienne féminine, non classiqueb eaux / nouveau masculine, non classiquec abonde / monde féminine, classiqued secret / forêt masculine, classiquee orage / courage féminine, classiquef soudain / serein masculine, classiqueg vivante / épouvante féminine, classiqueh lassait / remplaçait masculine, classiquei chance / balance féminine, classiquej incertains / Destin masculine, non classiquek tombe / colombes féminine, non classiquel jour / amour masculine, classiquem agonie / infinie / d'Ionie féminine, classiqueb secs / varech / Grecs masculine, non classiquec d'Hercule / crépuscule féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 2.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources