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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· III Les élévations

Mon dieu, je ne sais rien…

Anna de Noailles· 23 quatrains, alexandrins, 92 vers

Mon Dieu, je ne sais rien,‖ mais je sais que je souffreAu delà de l'appui‖ et du secours humain,Et, puisque tous les ponts‖ sont rompus sur le gouffre,Je vous nommerai Dieu,‖ et je vous tends la main.

Mon esprit est sans foi,‖ je ne puis vous connaître,Mais mon courage est vif‖ et mon corps fatigué,Un grand désir suffit‖ à vous faire renaître,Je vous possède enfin‖ puisque vous me manquez !

Les lumineux climats‖ d'où sont venus mes pèresNe me préparaient pas‖ à m'approcher de vous,Mais on est votre enfant‖ dès que l'on désespèreEt quand l'intelligence‖ à plier se résout.

J'ai longtemps recherché‖ le somptueux prodigeD'un tout-puissant bonheur‖ sans fond et sans parois :La profondeur est close‖ au prix de mon vertige,Et mon torrent toujours‖ rejaillissait vers moi.

Ni les eaux, ni le feu,‖ ni l'air ne vous célèbrentAutant que mon inerte,‖ actif et vaste amour ;La lumière est en moi,‖ j'erre dans les ténèbresQuand mes yeux sont voilés‖ par la clarté du jour !

Jamais un être humain‖ avec plus de constanceN'a tenté de vous joindre‖ et d'échapper à soi.Au travers des désirs‖ et de leur turbulence,J'ai cherché le moment‖ où l'on vous aperçoit.

— Je vous ai vu au bord‖ de ces païens rivagesOù les temples ouverts,‖ envahis par l'été,Maintiennent dans le temps,‖ avec un long courage,De votre aspect changeant‖ la multiple unité.

Je vous vois, dieu guerrier,‖ quand la foule unanime,Effaçant ses contours,‖ arrachant ses liens,Semble un compact éther‖ aspiré par les cimesEt gagne le sommet‖ de monts cornéliens.

Je vous vois, quand ma ville,‖ ainsi qu'un pâle orage,Étend à l'infini‖ le désert de ses toits,Et que mes yeux, mêlés‖ aux langueurs des nuages,Se traînent sans trouver‖ vos véritables lois.

Je vous vois, sur les fronts‖ ternis comme des cibles,De ceux-là qui jamais‖ ne déposent leur faix,Qui, s'efforçant toujours‖ au delà du possibleOnt le zèle offensé‖ d'un héros contrefait.

Je vous vois, quand un corps‖ craintif va se résoudreA saisir le bonheur‖ suave et malfaisant ;Quand le plaisir au cœur‖ roule comme la foudreEt semble un meurtrier‖ qui console en tuant !

C'est vous qui rayonnez‖ avec les douze apôtresDans les gémissements,‖ les appels et les cris,Dans un être éperdu‖ qu'on sépare de l'autre,Dans ces lambeaux de chair‖ où se mouvait l'esprit ;

Dans ces regards accrus‖ que la douleur tenaille :Athlètes enchaînés‖ où vient perler le sang,Terribles yeux, frappés‖ ainsi que des médaillesOù l'on voit la beauté‖ d'un mort ou d'un absent !

— Seigneur, vous l'entendez,‖ je n'ai pas d'autre offrandeQue ces pourpres charbons‖ retirés des enfers,Depuis longtemps l'eau vive‖ et l'agreste guirlandeS'échappaient de mes bras,‖ épars comme un désert.

Mais ce que je vous donne‖ est le soupir des âges ;L'orgueil désabusé‖ porte la corde au cou ;Et ma simple présence‖ est comme un clair présageQu'un siècle plus gonflé‖ veut s'écouler en vous.

Ce n'est pas la langueur,‖ ce n'est pas la faiblesseQui me fait vous louer‖ et vers vous me conduit,Mais l'exaltant soleil,‖ comblé de mes caresses,Quand mon esprit souffrait‖ l'a laissé dans la nuit.

— J'ai vu que tout priait,‖ le désir et la plainte,Que les regards priaient‖ en se cherchant entre eux,Que les emportements,‖ le délire et l'étreinteSont la tentation‖ que nous avons de Dieu.

Je ne puis l'expliquer,‖ mais votre éclat suprêmeSemble être mon reflet‖ au lac d'un paradis,Un soir je vous ai vu‖ ressembler à moi-même,Sur la route où mon corps‖ par l'ombre était grandi ;

C'est toujours soi qu'on cherche‖ en croyant qu'on s'évade,On voudrait reposer‖ entre ses bras bénis ;Votre amour et le mien‖ jamais ne rétrogradent,Et je m'entoure enfin‖ de mon cœur infini…

Je le sais, mes pas sont‖ enlizés dans le sable,Tout le poids de la vie‖ est retenu au sol,Mais la flèche du cœur‖ va vers l'inconnaissableEt l'esprit ébloui‖ accompagne ce vol ;

Je ne veux plus revoir‖ ce trop humain désastreQui m'avait assourdie‖ et me crevait les yeux ;Ces nuits où la douleur‖ m'apparentait aux astres,Par l'effort éloigné,‖ vain et silencieux ;

La détresse a besoin‖ d'une immense étendue,D'une voûte où l'amour‖ coule jusqu'aux deux bords ;Une ardeur sans espoir‖ n'est plus interrompue,Et l'espace est moins haut‖ que son plaintif essor.

C'est pourquoi, les yeux clos‖ aux lueurs de la terre,Délaissant ma raison‖ comme un trop faible ami,Je vous bois, ô torrent‖ dont le feu désaltère,Dieu brûlant, vous en qui‖ tout excès est permis…

Versification

Forme
23 quatrains (quatrains)
Rimes
23(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
23 quatrains
Mots à la rime
a souffre / gouffre féminine, classiqueb humain / main masculine, classiquea connaître / renaître féminine, classiqueb fatigué / manquez masculine, non classiquea pères / désespère féminine, non classiqueb vous / résout masculine, non classiquea prodige / vertige féminine, classiqueb parois / moi masculine, non classiquea célèbrent / ténèbres féminine, non classiqueb amour / jour masculine, classiquea constance / turbulence féminine, classiqueb soi / aperçoit masculine, non classiquea rivages / courage féminine, non classiqueb l'été / unité masculine, classiquea unanime / cimes féminine, non classiqueb liens / cornéliens masculine, classiquea orage / nuages féminine, non classiqueb toits / lois masculine, classiquea cibles / possible féminine, non classiqueb faix / contrefait masculine, non classiquea résoudre / foudre féminine, classiqueb malfaisant / tuant masculine, classiquea apôtres / l'autre féminine, non classiqueb cris / l'esprit masculine, non classiquea tenaille / médailles féminine, non classiqueb sang / absent masculine, non classiquea offrande / guirlande féminine, classiqueb enfers / désert masculine, non classiquea âges / présage féminine, non classiqueb cou / vous masculine, non classiquea faiblesse / caresses féminine, non classiqueb conduit / nuit masculine, classiquea plainte / l'étreinte féminine, classiqueb eux / Dieu masculine, non classiquea suprême / moi-même féminine, classiqueb paradis / grandi masculine, non classiquea s'évade / rétrogradent féminine, non classiqueb bénis / infini masculine, non classiquea sable / l'inconnaissable féminine, classiqueb sol / vol masculine, classiquea désastre / astres féminine, non classiqueb yeux / silencieux masculine, classiquea étendue / interrompue féminine, classiqueb bords / essor masculine, non classiquea terre / désaltère féminine, classiqueb ami / permis masculine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 2.8

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources