Les Vivants et les Morts, 1913· III Les élévations
O monde ! nous passons…
Non par sa propre force, mais par celle
que lui communiquait le dieu…EURIPIDE.
O monde ! nous passons‖ sous ta voûte infinie,Ayant tout rabaissé‖ jusqu'à notre raison.Les calmes lois, l'espoir‖ paisible, les maisonsSont une forteresse‖ endormante et bénie.
Nous allons sans jamais‖ trouver l'essentielDe la terrible énigme‖ à nos yeux suspendue ;Et détournant leurs yeux‖ prudents de l'étendue,Les hommes au front bas‖ ont oublié le ciel.
— Mais quelques-uns n'ont pas‖ cette humble conscience ;Ils n'ont pas accepté‖ de leur commun destinCes résignations,‖ cet oubli, ce dédain,Qui leur permet d'errer‖ avec indifférence.
Toujours interrogeant‖ l'espace et les chemins,Cherchant leur mission‖ ou bien leur jouissance,Ils se sentent, avec‖ une sombre puissance,Humbles parmi les dieux,‖ rois parmi les humains !
Ils connaissent la paix‖ alors qu'ils accomplissentCes tâches du désir‖ qu'ils savent assumer ;Le danger d'espérer,‖ le courage d'aimerLeur imposent un grave‖ et glorieux supplice.
Ceux-là n'ont pas de frein,‖ ils ont reçu des dieuxUn ordre séculaire,‖ excessif, unanime ;Par delà les torrents,‖ par delà les abîmes,Ils poursuivent sans peur‖ leur sort aventureux.
Ils vont. L'air, les printemps,‖ les vents les encouragent.Toute force et tout bien‖ agit et bout en eux,Leur cœur est clair alors‖ qu'il est tempétueux,Et, comme un haut sommet,‖ dépasse les orages.
— Seigneur, vous m'avez dit‖ d'être ce pèlerinQui s'épuise et pourtant‖ que jamais rien n'entrave ;Vous m'avez infusé‖ le chant du tambourin,L'éclat de la cymbale‖ et l'écume des gaves ;
Pour prix de ma fatigue‖ et d'un cri sans écho,Vous m'avez accordé‖ plus de peines qu'aux autres ;Je sentais vos faveurs‖ au poids de mon fardeau,Et je suis le plus las‖ parmi tous vos apôtres !
Mais quelquefois le soir,‖ quand l'univers s'est tu,Quand, rompu par l'effort,‖ le peuple humain sommeille,Vous m'ouvrez dans l'espace‖ un chemin revêtuDu blanc scintillement‖ des stellaires abeilles.J'assemble sous mes mains‖ les paradis perdus ;Un musical silence‖ éclate à mon oreille ;Mon âme ressent tout‖ sans en être étonnée,Le serpent sous mon pied‖ a sa tête inclinée.Je touche un fruit secret‖ que plus rien ne défend,Et vous êtes mon Dieu,‖ et je suis votre enfant…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 7[abba] 2[abab] 1[ababab] 2[aa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a infinie / bénie féminine, classiqueb raison / maisons masculine, non classiquea l'essentiel / ciel masculine, classiqueb suspendue / l'étendue féminine, classiquea conscience / indifférence féminine, classiqueb destin / dédain masculine, classiquea chemins / humains masculine, classiqueb jouissance / puissance féminine, classiquea accomplissent / supplice féminine, non classiqueb assumer / d'aimer masculine, classiquea dieux / aventureux masculine, classiqueb unanime / abîmes féminine, non classiquea encouragent / orages féminine, non classiqueb eux / tempétueux masculine, classiquea pèlerin / tambourin masculine, classiqueb n'entrave / gaves féminine, non classiquea écho / fardeau masculine, classiqueb autres / apôtres féminine, classiquea tu / revêtu / perdus masculine, classiqueb sommeille / abeilles / oreille féminine, non classiquec étonnée / inclinée féminine, non classiqued défend / enfant masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 1.7
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
46 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources