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Poésies d’Humilis, 1881· Poésies d’Humilis

Cantique à la Reine

Germain Nouveau· 50 quatrains, hexasyllabes et alexandrins, 200 vers

I

Douce Vierge Marie,‖ humble mère de DieuQue tout le ciel contemple,Vous qui fûtes un lys‖ debout dans l'encens bleuSur les marches du temple ;

Épouse agenouillée‖ à qui l'ange parla ;Ô divine accouchée,Que virent les bergers,‖ qu'une voix appela,Sur la roche penchée ;

Qui regardiez dormir,‖ l'abreuvant d'un doux lait,L'adorant la première,Un enfant frêle et nu,‖ mais qui, la nuit, semblaitÊtre fait de lumière ;

Ô morte, qu'enleva‖ dans les plis des rideauxÀ la nuit de la tombeL'essaim des chérubins,‖ qui portent à leur dosDes ailes de colombe,

Pour vous placer, au bruit‖ de leurs psaltérionsDont tressaillent les cordes,Au Ciel où vous régnez,‖ les doigts pleins de rayonsEt de miséricordes ;

Vous qu'un peuple sur qui‖ votre bleu manteau pendDoucement importune,Vous qui foulez avec‖ la tête du serpentLe croissant de la lune ;

Vous à qui Dieu donna‖ les grands voiles d'azur,Le cortège des Vierges,La cathédrale immense‖ au maître-autel obscurÉtoilé par les cierges,

La couronne, le sceptre‖ et les souliers bouffants,Les cantiques en flammes,Les baisers envoyés‖ par la main des enfants,Et les larmes des femmes ;

Vous dont l'image, aux jours‖ gros d'orage et d'erreur,Luisait sous mes paupières,Et qui m'avez tendu‖ sur les flots en fureurL'échelle des prières ;

Vous qui m'avez cherché,‖ portant votre fanal,Aux pentes du Parnasse ;Vous qui m'avez pêché‖ dans les filets du malEt mis dans votre nasse ;

Que n'ai-je, pour le jour‖ où votre fête auraMis les cloches en joie,La règle du marchand‖ qui pour vous auneraLe velours et la soie !

Que n'ai-je les ciseaux‖ sonores du tailleur,Pour couper votre robe !Et que n'ai-je le four‖ qu'allume l'émailleur !J'émaillerais le globe

Où votre pied se pose,‖ ainsi qu'un oiseau blancPlanant sur nos désastres,Globe d'azur et d'or,‖ frêle univers roulantSon soleil et ses astres !

Que ne suis-je de ceux‖ dont les rois font grand cas,Et qui sont des orfèvres !Je vous cisèlerais‖ des bijoux délicats,Moins vermeils que nos lèvres ;

Mais, puisque je ne suis‖ ni l'émailleur plaisant,Ni le marchand notable,Ni l'orfèvre fameux,‖ ni le tailleur croisantLes jambes sur sa table ;

Que je n'ai nul vaisseau‖ sur les grands océans,Nul trésor dans mon coffre,J'ai rimé ce bouquet‖ de vertus que céansDe bon cœur je vous offre.

Je vous offre humblement‖ ce bouquet que voici :La couleur en est francheEt le parfum sincère,‖ et ce bouquet choisiC'est la chasteté blanche ;

C'est l'humilité bleue‖ et douce, et c'est encorFleur du cœur, non du bouge,La pauvreté si riche‖ et toute jaune d'orEt la charité rouge.

Ce n'est pas que je croie‖ habiter les sommetsDe la science avare,Et je n'ai pas le fruit‖ de la sagesse, maisL'amour de ce fruit rare ;

Au surplus, je n'ai pas‖ l'améthyste à mon doigt,Je ne suis pas du temple,Et je sais qu'un chrétien‖ pur et simple ne doitA tous que son exemple.

Je ne suis pas un prêtre‖ arrachant au plaisirUn peuple qu'il relève ;Je ne suis qu'un rêveur‖ et je n'ai qu'un désir :Dire ce que je rêve.

II

Aimez : l'amour vous met‖ au cœur un peu de jour ;Aimez, l'amour allège ;Aimez, car le bonheur‖ est pétri dans l'amourComme un lys dans la neige !

L'amour n'est pas la fleur‖ facile qu'au printempsL'on cueille sous son aile,Ce n'est pas un baiser‖ sur tes lèvres du temps :C'est la fleur éternelle.

Nous faisons pour aimer‖ d'inutiles efforts,Pauvres cœurs que nous sommes !Et nous cherchons l'amour‖ dans l'étreinte des corps,Et l'amour fuit les hommes !

Et c'est pourquoi l'on voit‖ la haine dans nos yeuxEt dans notre mémoire,Et ce vautour ouvrir‖ sur nos front soucieuxSon affreuse aile noire ;

Et c'est pourquoi l'on voit‖ jaillir de leur étuiTant de poignards avides ;Et c'est pourquoi l'on voit‖ que les cœurs d'aujourd'huiSont des sépulcres vides.

Voici l'éternel cri‖ que je sème au vent noir,Sur la foule futile ;Tel est le grain d'encens‖ qui fume en l'encensoirDe ma vie inutile.

III

Cependant bien que j'eusse‖ encor peu combattuPour sa sainte querelle,Mes yeux, l'ayant fixée,‖ ont vu que la vertuEst étrangement belle ;

Que son corps s'enveloppe‖ en de puissants contours,Et que sa joue est pleine ;Qu'elle est comme une ville,‖ assise avec ses tours,Au milieu de la plaine ;

Que ses yeux sont sereins,‖ ignorant l'éclair vil,Ainsi que les pleurs lâches ;Que son sourire est gai‖ comme une aube en avril,Que, pour de nobles tâches,

Les muscles de ses bras‖ entrent en mouvement,Comme un arc qui s'anime,Pendant que son cou porte‖ impérialementSa tête magnanime ;

Qu'un astre sur son front‖ luit plus haut que le sort,Et que sa lèvre est grasse,Et qu'elle est dans le calme,‖ enveloppant l'effort,L'autre nom de la grâce ;

Qu'elle est comme le chêne‖ en qui la sève boutJusqu'à rompre l'écorce ;Et qu'elle est, dans l'orage,‖ indomptable et debout,L'autre nom de la force ;

Que sa mamelle est vaste‖ et pleine d'un bon lait,Et que le mal reculeComme une feuille au vent‖ de son geste, et qu'elle estLa compagne d'Hercule.

Et je vous dis : O vous‖ qui comme elle régnez,O vierge catholique !Les saints joyeux sont morts,‖ nos temps sont condamnés !Au mal mélancolique ;

La joie et la vertu‖ se sont voilé le front,Ces sœurs sont exilées ;Et je ne vois pas ceux‖ qui les rappellerontAvec des voix ailées !

O Vierge ! Hâtez-vous !‖ Déjà l'ange s'enfuitSous le ciel noir qui gronde,Et le monde déjà‖ s'enfonce dans la nuit,Comme un noyé dans l'onde !

Tout ce qui fleurissait‖ et parfumait l'étéDe la vie et de l'âme,L'amour loyal de l'homme‖ et la fidélitéPieuse de la femme,

Ces choses ne sont plus,‖ l'haleine des autansA balayé ces roses,Et l'homme a changé l'homme,‖ et les gens de nos tempsSont repus et moroses ;

Oui, c'est la nuit qui vient,‖ la nuit qui filtre au fondDe l'âme qui décline,Et grelotte déjà‖ dans cet hiver profond,Comme une ombre orpheline.

Aussi je crie ; O Vous,‖ n'aurez-vous pas pitiéDe notre temps qui souffre,Naufragé qui s'aveugle‖ et qui chante, à moitiéDévoré par le gouffre ?

O vite, envoyez-nous,‖ le cœur plein de pardonsEt les yeux pleins de flammes,Celui qui doit venir,‖ puisque nous l'attendons :Lui seul prendra les âmes ;

Sa main se lèvera‖ seulement sur les frontsNoirs de gloire usurpée,Et les divins conseils‖ de Dieu lui donnerontLa parole et l'épée ;

Il sera le pasteur,‖ il sera le nocher ;Il fera pour l'ÉgliseJaillir le sentiment,‖ comme l'eau du rocherSous la main de Moïse.

Car rien ne sert d'avoir,‖ pour fonder sur le cœurIncertain de la foule,Un monument qui monte‖ et qui sorte vainqueurDu siècle qui s'écroule,

Une lyre géante,‖ et des lauriers autourD'un front lourd de conquêtes,Et les rimes du vers,‖ dramatique tambourQue frappent deux baguettes ;

De mouvoir une lèvre‖ allumée au soleil,D'éloquente frottée,D'où s'échappe un torrent‖ de paroles, pareilÀ la lave irritée,

Ni même de tenir‖ à son poing souverainLe glaive à lame amèreQu'Achille ramassa‖ sur l'enclume d'airainDu forgeron Homère,

Qu'Alexandre saisit,‖ qui le passe aux CésarsDont la gloire est jalouse,Et que Napoléon‖ cueille dans les hasards,Aux pieds de Charles douze ;

Tandis qu'il suffira,‖ sous le regard de feuDe l'amour qui féconde,D'un seul Juste, sur qui‖ souffle l'esprit de Dieu,Pour transformer le monde.

Versification

Forme
50 quatrains (quatrains)
Rimes
50(abab)
Mètre
Hexasyllabes et alexandrins (100 de 6, 100 de 12)· profil 6, 6+6
Strophes
50 quatrains
Mots à la rime
a Dieu / bleu masculine, classiqueb contemple / temple féminine, classiquea parla / appela masculine, classiqueb accouchée / penchée féminine, classiquea lait / semblait masculine, classiqueb première / lumière féminine, classiquea rideaux / dos masculine, classiqueb tombe / colombe féminine, classiquea psaltérions / rayons masculine, classiqueb cordes / miséricordes féminine, classiquea pend / serpent masculine, classiqueb importune / lune féminine, classiquea d'azur / obscur masculine, classiqueb Vierges / cierges féminine, classiquea bouffants / enfants masculine, classiqueb flammes / femmes féminine, classiquea d'erreur / fureur masculine, classiqueb paupières / prières féminine, classiquea fanal / mal masculine, classiqueb Parnasse / nasse féminine, classiquea aura / aunera masculine, classiqueb joie / soie féminine, classiquea tailleur / l'émailleur masculine, classiqueb robe / globe féminine, classiquea blanc / roulant masculine, classiqueb désastres / astres féminine, classiquea cas / délicats masculine, classiqueb orfèvres / lèvres féminine, classiquea plaisant / croisant masculine, classiqueb notable / table féminine, classiquea océans / céans masculine, classiqueb coffre / offre féminine, classiquea voici / choisi masculine, classiqueb franche / blanche féminine, classiquea encor / d'or masculine, classiqueb bouge / rouge féminine, classiquea sommets / mais masculine, classiqueb avare / rare féminine, classiquea doigt / doit masculine, classiqueb temple / exemple féminine, classiquea plaisir / désir masculine, classiqueb relève / rêve féminine, classiquea jour / l'amour masculine, classiqueb allège / neige féminine, classiquea printemps / temps masculine, classiqueb aile / éternelle féminine, classiquea efforts / corps masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea yeux / soucieux masculine, classiqueb mémoire / noire féminine, classiquea étui / d'aujourd'hui masculine, classiqueb avides / vides féminine, classiquea noir / l'encensoir masculine, classiqueb futile / inutile féminine, classiquea combattu / vertu masculine, classiqueb querelle / belle féminine, classiquea contours / tours masculine, classiqueb pleine / plaine féminine, classiquea vil / avril masculine, classiqueb lâches / tâches féminine, classiquea mouvement / impérialement masculine, classiqueb s'anime / magnanime féminine, classiquea sort / l'effort masculine, classiqueb grasse / grâce féminine, classiquea bout / debout masculine, classiqueb l'écorce / force féminine, classiquea lait / est masculine, classiqueb recule / d'Hercule féminine, classiquea régnez / condamnés masculine, classiqueb catholique / mélancolique féminine, classiquea front / rappelleront masculine, classiqueb exilées / ailées féminine, classiquea s'enfuit / nuit masculine, classiqueb gronde / l'onde féminine, classiquea l'été / fidélité masculine, classiqueb l'âme / femme féminine, classiquea autans / temps masculine, classiqueb roses / moroses féminine, classiquea fond / profond masculine, classiqueb décline / orpheline féminine, classiquea pitié / moitié masculine, classiqueb souffre / gouffre féminine, classiquea pardons / l'attendons masculine, classiqueb flammes / âmes féminine, classiquea fronts / donneront masculine, non classiqueb usurpée / l'épée féminine, classiquea nocher / rocher masculine, classiqueb l'Église / Moïse féminine, classiquea cœur / vainqueur masculine, classiqueb foule / s'écroule féminine, classiquea autour / tambour masculine, classiqueb conquêtes / baguettes féminine, classiquea soleil / pareil masculine, classiqueb frottée / irritée féminine, classiquea souverain / d'airain masculine, classiqueb amère / Homère féminine, classiquea Césars / hasards masculine, classiqueb jalouse / douze féminine, classiquea feu / Dieu masculine, classiqueb féconde / monde féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

200 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies d’Humilis et Vers Inédits, Paris, Albert Messein, Éditeur, 1924· numérisation poesies.net· Sources