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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies d’Humilis, 1881· Vers inédits

La Maison

Germain Nouveau· distiques, alexandrins, 132 vers

A ma sœur Laurence.

J’ai suivi dans la nuit‖ le rayon d’une étoileEt mes yeux ont vu luire,‖ humble et jouant la voile,Aux champs lointains si bleus‖ qu’ils font croire à la merLa maison comme un point,‖ et, répandu dans l’airDoré, tout le village‖ aux pieds du clocher mince…Gai, certes, car j'avais‖ découvert la province !

La province, bien oui,‖ voyageur, qu’en dis-tu ?T’y voilà ; ton Paris,‖ où tu t’es débattuDans la nuit faite avec‖ leur ombre épaisse aux hommes,Vaut-il, sois franc, le clair‖ paysage où nous sommes ?Comme tu vas dormir,‖ comme tu vas veillerSagement, et qui sait ?‖ peut-être aussi prier :Car la province est la‖ conseillère et la sainte,Car elle garde aux champs‖ où ton enfance est peinteLa tombe de ta mère‖ et la voix de ta sœur,Pour éveiller un peu‖ ton cœur, ton cœur, ton cœur.

La pastorale anime‖ encore de ses flûtesLe bois, et le petit‖ clair de lune, aux minutesOù son fauteuil attend‖ ses bras abandonnés,Jonche d’histoire ancienne‖ et de rayons fanésLa terrasse aux baisers‖ de la maison mangéePar la seule longueur‖ de ses cils ombragée.Qu’il m’est bon chaque nuit‖ blanchissante, où les yeuxPrennent les maisons pour‖ un semis précieuxDe pierres, au lointain‖ tel qu’un amas de voiles ;Et lorsque sa voix semble‖ attirer les étoiles,Qu’il m’est bon, de trouver‖ après l’essor banal,Ce coin frais loin des yeux‖ qui me firent du mal.Et ses yeux mariant‖ l’éclair des mers fleuriesA la teinte des prés,‖ enclos de métairies,Je vois le vieux décor‖ d’avant hier reculé.N’entends-je pas en moi‖ mourir une musique ?Ah ! pour tout ce bonheur‖ paresseux et physiqueJe ne veux, bel été,‖ que ta nuit de bluet,Vers qui, les avrils froids,‖ mon âme refluait.Je veux taire un jardin‖ de mes bonnes pensées.

Ce matin, nous irons‖ te cueillir des penséesVeux-tu ?Promenons-nous.Vers le passé fiévreuxRevoles-tu ? vois-tu‖ la sainte et ses yeux creuxCouvant l’amour en pleurs‖ et la mort sous leurs frangesCela se paie, avoir‖ sa mère avec les anges !Ce fut vite une morte‖ entre quatre cyprès,Misère ! et nous vivons‖ absents d’elle et tout près :Où qu’on soit, est-on loin‖ jamais de ce qu’on aime ?Y penser me la rend‖ vivante à ton baptême,Et je perçois, la nuit,‖ dans des songes de lait,Distinctement la voix‖ dont elle m’appelait.

Et Marie ? Un matin‖ j’allai, triste, à sa chambre :Son corps semblait vêtu‖ des neiges de Novembre,Elle tremblait, c’était‖ aux fond du jeune litUn soupir enfantin,‖ qui vibre et qui pâlit(Sept ans, une angélique‖ et très vieille sagesse,Cœur où les cieux s’étaient‖ versés avec largesse,Des mains qui palpitaient‖ et des pieds qui battaient :Toute aile, voilà l’ange,‖ et les saints écoutaient)Ses yeux avaient quitté‖ ses deux mains, hélas ointesDe l’huile de la mort,‖ et qu’elle tenait jointes ;Elle me dit : la mer‖ est sous mon lit ; la nuitElle appelait la mort :‖ le bateau comme il fuit !Elle semblait quelqu’un‖ dont la science est faite.

Ses yeux où s’allumait‖ une sévère fêteS’agrandirent, ce fut‖ effrayant de douceur,Ces éclairs, cette voix‖ de la petite sœur,Cependant l’été bleu‖ traversait les croiséesD’effluves qui grisaient‖ les vitres irisées ;Des oiseaux alentour‖ voletaient bruyamment,Et j’entendais frémir‖ parmi l’appartement,Murmure d’or berçant‖ son paisible délire,Les cordes de soleil‖ d’une impalpable lyre.Elle mourut. Et comme‖ au bon Dieu triomphantIl suffit de la main‖ du plus petit enfant,Sa main morte tira‖ le père sous les marbres.Mais toi, pâle du deuil‖ promené sous les arbres,Belle d’avoir grandi‖ dans un pan du ciel noir,Tu souris d’être leur‖ délicieux miroir.

J’ai vu mourir l’été‖ d’une mort qui parfume,Déjà voici l’hiver‖ et son aube qui fume,Beaux jours que le soleil‖ tout de jaune habilla,Quoi ! le temps d’un baiser‖ et vous n’êtes plus là !Qu’il fait bon sous vos pans,‖ manteaux des cheminées !Que vous les ornez bien,‖ ô Mères, Sœurs aimées,De vos traits que la flamme‖ illumine en dessous !Que votre chasteté,‖ qui neige autour de vous,Est un hiver céleste‖ et tiède, ô mes colombes,Vous qu’on rêve toujours‖ en blanc comme des tombes !Et les berceaux, toujours‖ en blanc du mois de Mai ?Pour mériter les fleurs‖ de cet hiver charmé,Ah ! nous n’aurons jamais‖ assez de voix pieuses,Ni de tous vos refrains,‖ Nocturnes et Dormeuses !

Fais la croix sur la cendre,‖ et je vais me coucher,Tenez, c’est un secret‖ qu’on ne peut vous cacher ;C’est vrai qu’elle est charmante‖ et qu’elle se marie,Et ce n’est déjà plus‖ à moi seul, cette main ;La brise apporte un bruit‖ d’essieux au grand chemin.C’est qui ? Marthe, voyez !‖ — C’est lui Mademoiselle ;Elle regrette alors‖ de n’être pas plus belle,Emploie un dernier temps‖ à lisser ses cheveuxAu miroir que ses yeux‖ brûlent de leurs aveux,Et salue en baissant‖ ses longs cils sur sa joue ;Il ne faudrait pas croire‖ à sa petite moue,Dit la moue elle-même.‖ On s’assied, son corsetSe soulève et trahit‖ les choses que l’on sait ;Elle risque un regard,‖ et tous deux de sourire,Heureux de s’écouter‖ longtemps sans rien se dire.Oui je l’adore ainsi‖ sous le charme moqueurDe l’amour qui se lève,‖ et quoique dans son cœurIl faudra se pousser‖ et faire de la place,Je ne redoute pas‖ de baiser qui me glace :La part qu’elle m’en fit‖ vaut son cœur tout entier.Quand elle trempera‖ ses doigts au bénitier,Je verrai dans ses yeux‖ rire une foule d’anges.O jour ! telle jadis‖ sa mère en longues franges !Dans l’Église, au minuit‖ solitaire et charmant,J’écouterai le prêtre‖ avec recueillement,Agenouillé, car c’est‖ ainsi qu’il faut qu’on aime,Et rêvant dans la paix‖ à quelque cher poèmeOù mettre ce que j’ai‖ de meilleur et de bon.

Petite Sœur, tu fus‖ l’ardent et pur charbonJeté dans le fragile‖ encensoir de ma vie ;Mais ton odeur au fond‖ de l’église ravieEst bien délicieuse‖ et longue à respirer !C’est vers toi, sur la terre‖ où l’on est las d’errer,C’est vers ton ciel qu’il faut‖ chercher la bonne étoile :Elle luit à travers‖ les candeurs de ton voile,Plus forte, entre le monde‖ et toi, qu’un mur d’airain ;Et c’est vrai, quand du fond‖ de ton songe serein,Ton clair regard, celui‖ de tous que je préfère,Comme un peu sur un fils‖ s’arrête sur le frère,C’est presque un goût exquis‖ des mystères des cieux,C’est ma mère qui me‖ regarde avec tes yeux.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
64((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a étoile / voile féminine, classiqueb mer / l’air masculine, classiquec mince / province féminine, classiquea dis-tu / débattu masculine, classiqueb hommes / sommes féminine, classiquec veiller / prier masculine, classiqued sainte / peinte féminine, classiquee sœur / cœur masculine, classiquea flûtes / minutes féminine, classiqueb abandonnés / fanés masculine, classiquec mangée / ombragée féminine, classiqued yeux / précieux masculine, classiquee voiles / étoiles féminine, classiquef banal / mal masculine, classiqueg fleuries / métairies féminine, classiqueh musique / physique féminine, classiquei bluet / refluait masculine, classiquej pensées féminine, classiqueb tu / nous / fiévreux / creux masculine, classiquec franges / anges féminine, classiqued cyprès / près masculine, classiquee aime / baptême féminine, classiquef lait / m’appelait masculine, classiquea chambre / Novembre féminine, classiqueb lit / pâlit masculine, classiquec sagesse / largesse féminine, classiqued battaient / écoutaient masculine, classiquee ointes / jointes féminine, classiquef nuit / fuit masculine, classiqueg faite / fête féminine, classiqueb douceur / sœur masculine, classiquec croisées / irisées féminine, classiqued bruyamment / l’appartement masculine, classiquee délire / lyre féminine, classiquef triomphant / enfant masculine, classiqueg marbres / arbres féminine, classiqueh noir / miroir masculine, classiquea parfume / fume féminine, classiqueb habilla / là masculine, classiquec cheminées / aimées féminine, classiqued dessous / vous masculine, classiquee colombes / tombes féminine, classiquef Mai / charmé masculine, équivalenteg pieuses / Dormeuses féminine, classiquea coucher / cacher masculine, classiqueb main / chemin masculine, classiquec Mademoiselle / belle féminine, classiqued cheveux / aveux masculine, classiquee joue / moue féminine, classiquef corset / sait masculine, classiqueg sourire / dire féminine, classiqueh moqueur / cœur masculine, classiquei place / glace féminine, classiquej entier / bénitier masculine, classiquek d’anges / franges féminine, classiquel charmant / recueillement masculine, classiquem aime / poème féminine, classiquen bon / charbon masculine, classiqueb vie / ravie féminine, classiquec respirer / d’errer masculine, classiquee d’airain / serein masculine, classiquef préfère / frère féminine, classiqueg cieux / yeux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies d’Humilis et Vers Inédits, Paris, Albert Messein, Éditeur, 1924· numérisation poesies.net· Sources