Valentines, 1922
Juif
Quelqu’un qui jamais ne se trompe,M’appelle juif… Moi, juif ? Pourquoi ?Je suis chrétien, sans que je rompeLe pain bénit à son de trompe,Bien qu’en mon trou… je reste coi.
Je sais juif, ah ! c’est bien possible !Je n’ai le nez spirituelNi l’air résigné d’une cible ;Je ne montre un cœur insensible.Tout juif est-il en Israël ?
Mais si juif signifie avareÉconomisant sur le suif,Sur l’eau qui pourtant n’est pas rareSur une corde de guitare,Je me fais honneur d’être juif.
Je prends pour moi seul cette injure,Quoique je ne possède rien ;Je me l’écris sur la figureEn trois mots, sans une rature ;Voyez : je suis juif. Lisez bien.
Regardez-moi : ma barbe est saleComme en chaire un prédicateurQui vide une fosse nasale,Et j’ai l’aspect froid d’une stalle,Dans le temple où prêche un pasteur.
Moi, juif, je mens, je calomnie,Comme un misérable chrétien,Lorsqu’à tort il affirme ou nie,Ou qu’il dispute, ô vilenie !En parlant du mien et du tien ;
J’adore un veau d’or… dans ma bague,Le veau qu’on débite en bijoux ;Au seul mot d’argent, je divague,Comme le catholique vagueQui ne se passe de joujoux ;
Moi, fils de ceux qui portaient l’Arche,Je ris, et je laisse périr,Je perds la foi du patriarche,Comme tout un peuple qui marcheVers l’ombre où le corps doit pourrir.
Moi, juif, je doute de mon âme,Moi, juif, je doute de l’Amour,Je ne suis sûr que de ma femme,(N’est-ce pas étrange, Madame ?)Comme bien des… maris du jour.
Car elle se fout de la vogueQu’a tout argument inventéPar notre science un peu rogue ;Elle aime mieux la synagogueSi fraîche, dès l’aube, en été.
Elle est blanche, elle a sur les tempesUne perruque où rit sa fleur ;Faite à souhait pour les estampes ;Quand elle adore sous les lampesDans ses voiles d’une couleur ;
Elle se consume en prières,Conservant, sans en rien verser,L’eau de ses croyances entières,Car… une douzaine de pierresÇa suffit pour recommencer.
Jérusalem les garde encore,Salomon les reçut du CielQu’avec des larmes elle implore ;Comme une juive que j’adore,L’épouse de Nathaniel.
Ce qu’on admire fort sur elle,C’est l’honneur de faire de l’artPar une pente naturelle,Pas pour vendre son aquarelle,Ni pour manger un peu de lard.
J’ai pu contempler sa peinture,Dans une salle au Luxembourg :C’est très bien peint d’après nature ;C’est avec l’eau, sous la toiture,Ça me semble, un coin de faubourg.
Sur la cimaise elle est sous verre,Je puis donc y mettre un baiserLoin des yeux du gardien sévère ;Bref, l’art charmant qu’elle sait faire,C’est, comme il sied, pour s’amuser.
Cela ne fait l’ombre d’un doutePour tous, dans la société ;Oui, ma belle Mignonne, écoute,Elle pourrait épater touteLa pâle catholicité.
Tiens ! En veux-tu rien qu’un exemple ?Que le sultan soit décavé,Et trouve sa poche bien ample :« Vends-les-nous, ces pierres du Temple »,Et Notre-Seigneur a rêvé !
Je suis juif ! ah ! ce nom m’inondeDe sa plus sainte émotion !Souffre que pour eux je réponde :La plus noble race du monde,Ce sont les juifs de nation.
Eux, au moins, ont du caractère ;Ils sont, oui, par les traits de feuDu Décalogue salutaire,Le plus grand peuple de la Terre !N’est-ce pas vrai, ça, nom de Dieu !
Sotte habitude, oui, sur mon âme,Bonne au plus pour les ateliers ;Excusez moi, si je m’en blâme.Et si vous m’entendez, Madame,Que je me prosterne à vos pieds.
Versification
- Forme
- 21 quintils (quintils)
- Rimes
- 21(abaab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 21 quintils
- Mots à la rime
- a trompe / rompe féminine, classiqueb Pourquoi / coi masculine, classiquea possible / cible / insensible féminine, classiqueb spirituel / Israël masculine, classiquea avare / rare / guitare féminine, classiqueb suif / juif masculine, classiquea injure / figure / rature féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea sale / nasale / stalle féminine, classiqueb prédicateur / pasteur masculine, classiquea calomnie / nie / vilenie féminine, classiqueb chrétien / tien masculine, classiquea bague / divague / vague féminine, classiqueb bijoux / joujoux masculine, classiquea l’Arche / patriarche / marche féminine, classiqueb périr / pourrir masculine, classiquea âme / femme / Madame féminine, classiqueb l’Amour / jour masculine, classiquea vogue / rogue / synagogue féminine, classiqueb inventé / été masculine, classiquea tempes / estampes / lampes féminine, classiqueb fleur / couleur masculine, classiquea prières / entières / pierres féminine, classiqueb verser / recommencer masculine, classiquea encore / implore / j’adore féminine, classiqueb Ciel / Nathaniel masculine, classiquea elle / naturelle / aquarelle féminine, classiqueb l’art / lard masculine, classiquea peinture / nature / toiture féminine, classiqueb Luxembourg / faubourg masculine, classiquea verre / sévère / faire féminine, classiqueb baiser / s’amuser masculine, classiquea doute / écoute / toute féminine, classiqueb société / catholicité masculine, classiquea exemple / ample / Temple féminine, classiqueb décavé / rêvé masculine, classiquea m’inonde / réponde / monde féminine, classiqueb émotion / nation masculine, classiquea caractère / salutaire / Terre féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea âme / blâme / Madame féminine, classiqueb ateliers / pieds masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
105 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Valentines et autres Vers, Paris, Albert Messein, Éditeur, 1922· numérisation poesies.net· Sources