Sonnets et poésies, 1875· Seconde partie Poésies inédites 1834-1839· Strophes et fragments
A M. le comte Alfred de Vigny
Riches, vous avez dit, la main sur votre bourse :« Au poëte il faut un grabat.C’est dans sa pauvreté que ses vers ont leur source ;Il n’est beau que dans le combat.Du génie en travail la douleur est le signe ;Le bonheur le fait avorter.Laissons-le donc souffrir : le poëte est un cygne ;Il faut qu’il meure, pour chanter. »
Assez, Messieurs ! assez ! votre sarcasme infâme,Pour nous blesser, part de trop bas.Vous tremblez pour votre or ? qui donc vous en réclame ?Gardez votre or, on n’en veut pas.Quand la souffrance arrache au poëte des plaintesEt le fait pleurer à genoux,O riches, bannissez de ridicules craintes,Il se plaint à Dieu, pas à vous !
N’ayez donc pas l’orgueil de croire à son envie :Vos biens sont trop mesquins pour lui,Et sous le faux bonheur qui farde votre vie,Il voit les rides de l’ennui.Ah ! si la pauvreté lui fait peur et l’énerve,S’il en gémit toutes les nuits,C’est qu’elle peut d’un souffle étioler sa verve,Avant qu’il ait porté ses fruits.
Le poëte a besoin d’utiliser la sèveQu’en ses veines Dieu fait courir ;Il désire à tout prix que son œuvre s’achève :C’est l’oranger qui veut fleurir !Il faut à l’oranger, pour gonfler chaque branche,Un climat tiède et du soleil,Et du soleil encor pour mûrir sa fleur blanche,Du soleil pour son fruit vermeil.
Si le ciel inclément fait la bise trop fortePour le poëte ou l’oranger,Feuilles, fleurons, tout tombe, et l’air qui les emporteEn vil fumier va les changer.De longs jours nous verront, desséchés avant l’âge,Grelotter au bord du chemin,A moins qu’en sa pitié pour nos troncs sans feuillage,Le bûcheron n’arrive enfin !
Paris, 19 février 1834.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sonnets et poésies, Nantes - Paris, V; FOREST ET ÉM. GRIMAUD - Alphonse LEMERRE, 1875· numérisation gallica.bnf.fr· Sources