Sonnets et poésies, 1875· Seconde partie Poésies inédites 1834-1839· Strophes et fragments
Le poëte
I
Un soir d’hiver, j’errais, triste et seul, dans la rue,A pas lents, le front bas, les reins de froid pliés ;Le ciel était couvert, l’air dur, la bise aiguë ;L’eau du ruisseau glaçait mes pieds.
Or près de moi passaient, de loin en loin, des groupesDont le vent m’apportait par lambeaux les discours.Pourquoi donc le Seigneur me montrait-il des coupesQu’à ma lèvre il soustrait toujours ?
Ces propos, enchâssés dans une ignoble prose,Attestaient des esprits aussi vils que leurs goûts ;Et moi, que l’idéal attire en son ciel rose,De ces crétins j’étais jaloux !
— « Allons ! criaient les uns, en fumant leurs cigares,Donnons-nous le roi des festins.Il n’y faudra manger que les mets les plus raresEt ne boire que des vins fins. »
Et moi, depuis deux jours que la faim me tourmente,Je n’ai pas vu de table où je pusse m’asseoir !Je vis pourtant de peu, car de l’eau me contente,Avec un morceau de pain noir.
Ces autres-là disaient, jeunes fashionablesQui se drapaient dans leur manteau :« Un orchestre divin ! des femmes adorables !D’honneur ! le bal sera très-beau ».
Et moi, je ne dois plus aspirer à ces fêtes !Je reste, à voir danser, en face des balcons ;Le lustre d’or n’admet que les riches toilettes,Et mes habits sont en haillons.
— « Adieu, mon cher ; je cours chez ma jeune maîtresse ;Nous serons seuls près de son feu.Son regard le plus doux, sa plus chaude caresse,Je les aurai ce soir. Adieu ! »
Et moi, je suis sevré de tout baiser de femme !Il me faut dans la vie, hélas ! me traîner seul :Personne n’a voulu la moitié de mon âme.Tu l’auras toute, ô mon linceul !
II
« Toi qu’ils appellent Bon de peur de ta colère,Pour quel crime ignoré me vois-je donc puni ?N’ai-je pas fait le bien tant que j’ai pu le faire ?Ne t’ai-je pas toujours béni ?
Ah ! tes actes ont tous des causes exécrables ;L’injustice chez toi n’est qu’un affreux calcul ;Tu fais des mécontents pour frapper des coupables ;Sois maudit, Dieu méchant. ou nul ! »
Et je marchais toujours devant moi, fou de rage,Buvant dans les propos de la foule un poison ;Tout bien tournait en mal sous les coups de l’orage :L’envie étouffait ma raison.
III
Quand je revins à moi, la ville était muette :A peine on entendait quelques fiacres lointains ;Le ciel s’était fait bleu ; la lune sur ma têteVersait des rayons argentins.
Fasciné malgré lui par cette nuit sereine,Mon courroux se coucha comme un tigre calmé,Et, malgré les douleurs dont mon âme était pleine,J’eus regret d’avoir blasphémé.
Le ciel alors s’ouvrit, illuminant l’espace,Et je vis les Élus, la harpe d’or en main,S’incliner par trois fois, en se voilant la face,Avant de chanter l’hymne saint.
Puis Dieu, que revêtait une vivante flamme,Se leva de son trône, et l’univers trembla :Il fit signe, on se tut, et sa voix dans mon âmeComme un vent d’ouragan souffla.
— « Tu m’accuses, ingrat, lorsque j’ai sur ta tête.Comme au fils préféré, versé tous mes trésors !Je t’ai fait malheureux, mais je t’ai fait poëte :Ton âme console ton corps. »
Alors Dieu se rassit et fit signe à ses anges,Qui reprirent leurs chants, en s’inclinant trois fois.Oh ! que de poésie embaumait leurs louanges !Oh ! quels doux sons avaient leurs voix !
Le ciel se referma, les cantiques cessèrent ;Mais mon âme vibrait au souffle du Seigneur ;Aussi sur les pavés mes genoux s’abaissèrent,Et je priai du fond du cœur.
IV
Oui, le poëte est grand ! c’est le maître du monde ;Car l’espace et le temps ne sont qu’un point pour lui ;Car l’univers n’a pas de secrets qu’il ne sonde ;Car il aura demain, s’il n’a pas aujourd’hui.
Lui seul il distribue ou la honte ou la gloire,Et Dieu maudit toujours ceux qu’a maudits sa voix ;Les siècles à genoux adorent sa mémoire,Et dans le ciel sa place est au-dessus des rois.
Riches, dont le Veau d’or forme l’unique idole,Au poëte en tout temps vous prodiguez l’affront,Mais jamais vos dédains n’éteindront l’auréoleQu’Homère mendiant porte autour de son front.
Paris, mars 1834.
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sonnets et poésies, Nantes - Paris, V; FOREST ET ÉM. GRIMAUD - Alphonse LEMERRE, 1875· numérisation gallica.bnf.fr· Sources