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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Chant du soir, 1917

A mon fils jules

A la naissance de son premier né

Adolphe Poisson· 68 vers

PENCHÉ sur le berceau de ton premier enfant,Dans ce nouveau venu j’ai cru me reconnaîtreEt comme un fier défi par la vie au néant,Vous êtes nés tous deux pour prolonger mon être.

Je revivrai par toi, par lui tu revivras,Nous consolant ainsi de l’existence amèreEt nous serons heureux lorsque ses petits brasDans un premier effort se tendront vers sa mère.

Issu de notre sang, ô chair de notre chair,En lui nous saluons l’espoir de notre race ;Si frêle et si petit, il n’en est que plus cher,Car il prend tous nos cœurs dans sa naïve grâce.

Nous attendons le jour qui va bientôt venirOù par instinct, sur nous penchant sa tête blonde,Son regard raffermi semblera contenirComme un naïf effroi de sa venue au monde.

Et lorsqu’un peu plus tard sa lèvre s’ouvriraDans le charme enivrant de son premier sourire,C’est un nouveau bonheur qui dans nos cœurs mettraCe qu’un père ressent et ne saurait décrire.

Nous jouissons déjà de son balbutiement,A saisir ses gue gue nous passons plus d’une heureTrop volontiers portés à le trouver charmant,Et nous le chérissons alors même qu’il pleure.

Mais voici qu’il arrive un nouvel incidentQui jette dans l’émoi toute la maisonnée ;Son sourire dévoile une première dentEt son humeur morose est vite pardonnée.

II

Enfin il devient homme, il risque un premier pas,Il en essaie un autre et non pas sans torture ;Pourtant sa mère est là qui lui tend les deux brasPour mettre plus d’aplomb dans sa désinvolture.

Nous le voyons déjà grimper sur nos genouxPour se trouver plus près du baiser qui l’attireEt dans son faible effort pour parler comme nousSon geste seul supplée aux mots qu’il ne peut dire,

A tout ce qui l’entoure il semble intéresséEt son regard surpris sans cesse se promèneDu vase qu’il convoite au meuble délaisséEt tout nouveau pour lui devient un phénomène.

Mais avant de laisser son berceau frêle et blancIl nous réserve encor de nouvelles surprisesPar des mots isolés dits d’un ton cajolantComme s’il essayait des phrases mal apprises.

Heureux de ses progrès, déjà nous le voyonsAller en titubant dans la maison joyeuse,Tantôt faisant la guerre à de faux papillons,Tantôt déplaçant tout d’une main curieuse.

Il a bientôt deux ans, et, le livre à l’envers,Comme s’il comprenait, il fait semblant de lireTout en nous regardant, car le petit perversSait bien que nous l’aimons sans oser le lui dire.

Il sait bien que malgré ses colères d’enfant,Nous céderons toujours à ses nombreux caprices,Qu’aux larmes de son fils nul père se défendQu’un bon baiser guérit toutes les cicatrices.

D’ailleurs il n’est plus seul car depuis quelque tempsUne petite sœur a pris le berceau vide ;Il en est tout surpris, et jaloux par instants,Il va comme à regret pencher son front candide.

On dirait qu’il a peur qu’elle et lui désormaisAuront à partager les baisers, les caresses,Que son règne d’un jour est fini pour jamaisEt qu’ils vont être deux pour les mêmes tendresses,

Cher petit, ne crains rien, car Dieu dans sa bontéPour les nouveaux venus pourvoit à tout sur terre ;Partage égal du pain, amour illimité,La même place au cœur du père et de la mère.

Mai 1916.

68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources