Chant du soir, 1917
Le gueux
Quel âge as-tuTrente ans.Que fais-tu ?Je promène.
PAR les grandes cités cette guenille humaine.J’ai pris, me trouvant seul, sans appui, sans secours,Le genre humain en grippe et la vie à rebours.De vivre fatigué, vieilli bien avant l’âge.Libre de tout lien et de tout tutélage,Je suis depuis dix ans ; luttant, manquant de tout,Méprisé par le riche et rebuté partout.Oh ! s’il était donné de refuser la vieAvant de naître, si sur terre où l’on convieLes pauvres miséreux à peiner, à souffrirOn ne leur refusait la douceur de mourirMais non, j’ai devant moi de longs jours de souffranceSans rayon de soleil, sans lueur d’espérance,Et je vais, le chemin s’allonge devant moi.Je fais peur aux enfants qui fuient avec effroi.Pourtant je ne suis pas méchant et je les aime.De les voir s’éloigner me cause peine extrêmeEt si je m’écoutais je leur tendrais les brasA quoi bon ! ces enfants ne me comprendraient pasCe geste, ils le prendraient pour un désir hostile.Être aimé de quelqu’un ô le rêve futile ;A vivre seul toujours à jamais condamnéIl me reste à pleurer le malheur d’être né.— Quant tu vas ton chemin par le froid, par la brise,As-tu parfois songé d’entrer dans une église ?Devant l’être suprême as-tu courbé le front ?— Ce geste, j’en ai peur, serait lui faire affront.Quoiqu’avide pourtant d’une parole aimée,Aux cris de désespoir ma lèvre accoutuméeNe sait plus prononcer les accents de l’espoir.Je ne sais plus prier, et du matin au soirJe vais, le front courbé vers le sol qui m’attireEt qui, j’espère un jour finira mon martyre.Oui, là je goûterai le repos désiré,Car sorti hors du Temps jamais plus souffrirai.— Mais ce repos, prends garde, il n’est pas où tu pensesCar Dieu dans sa bonté gardes ses récompensesPour ceux qui l’ont aimé, fut-ce dans le chagrinEt supporté les maux le front toujours serein.Dans le temple là-bas va décharger ton âme :Vide-la de la haine et de l’envie infâmeQui depuis si longtemps t’ont fait si malheureux.— Si je puis y trouver le secret d’être heureuxJ’en veux faire l’épreuve et si Dieu me pardonne.— Pour en être plus sûr, invoque la Madonne.
49 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources